LE DANEMARK SE RETIRE DU FINANCEMENT DE LA MINE DE TEGHUT

(Photo crédit: Jens Malling)

L’exploitation des mines métalliques en Arménie fait l’objet de vives controverses en raison de son impact négatif sur l’environnement. Un exemple frappant est celui de l’usine d’enrichissement minier à Teghut (région de Lori) qui a déclenché, dès 2006, l’un des plus grands mouvements de protestation environnementale de l’histoire récente de l’Arménie (voir notre article « L’exploitation des mines de Teghut a commencé » dans Artzakank N° 196, janvier/février 2015). Malgré plusieurs manifestations organisées à Erevan et l’appui de célébrités arméniennes à ce mouvement, l’inauguration eut lieu le 20 décembre 2014 en présence du Président Serge Sargsyan, qui souligna le soutien ferme du gouvernement au projet.

La construction du combinat et l’exploitation du gisement de Teghut, riche en cuivre et en molybdène, sont effectuées par Teghout CJSC, une filiale du groupe Vallex, contrôlé principalement par l’entrepreneur russo-arménien Valeri Mejlumyan. Le groupe a investi environ USD 380 millions provenant pour la majeure partie des prêts consentis par la banque russe VTB. Cette dernière, à son tour, avait obtenu un de ces prêts pour un montant de USD 62 millions d’un fonds de pension danois.

Le 16 octobre 2017, l’agence danoise Export Credit (EKF), un organisme public chargé de la promotion des exportations danoises, a publié un communiqué officiel sur son site dans lequel elle annonçait que EKF et PensionDenmark, un fonds de pension privé, annulaient leur crédit d’une valeur de USD 62 millions accordé à Vallex Group en 2013 pour l’exploitation de la mine de Teghut. Le fonds de pension avait fourni ce crédit à condition qu’il soit canalisé dans l’achat du matériel métallurgique à la société danoise FLSmidth. EKF était intervenue en tant que garant, c’est-à-dire, elle aurait couvert la perte de PensionDenmark au cas où VTB Bank n’aurait pas été en mesure de rembourser le prêt au fonds de pension. A l’époque, ce dernier avait estimé qu’il s’agissait d’un « investissement dans un projet plus rentable que les obligations ». En 2016, le Président Serge Sargsyan a décerné au directeur général de FLSmidth une médaille de gratitude « pour sa contribution au développement du secteur minier en Arménie et pour coopération productive. »

EKF souligne dans son communiqué que la raison pour l’annulation de l’accord de prêt est l’absence de volonté de Vallex d’améliorer la situation sociale et environnementale en dépit de nombreux avertissements. « La décision est l’aboutissement d’un long processus […] Avant les vacances d’été nous avons pris le premier pas vers une éventuelle sortie par un avertissement écrit indiquant que nous nous retirerions si la mine ne se conformait pas à nos exigences. L’avertissement a été suivi par un ultimatum qui s’est soldé par un message adressé à la mine l’informant que nous nous retirons du financement du projet. » déclare Anette Eberhard, CEO de EKF.

Le même jour, le journal « Ekstra Bladet » a publié une enquête de Jens Malling sur la situation de la mine de Teghut et les investissements danois. L’article décrit de manière détaillée non seulement les problèmes écologiques mais aussi les problèmes d’ordre légal, des violations des droits des communautés locales, ainsi que les problèmes de la fonderie de cuivre d’Alaverdi gérée par la même société (Vallex). Les photos prises par Malling montrent clairement la pollution de la rivière Shnogh par les eaux usées du bassin des résidus de la mine. Les évaluations qui soutiennent que le bassin des résidus de Teghut n’est pas sismiquement stable et qu’il ne correspond pas aux normes de construction des bassins de réception des résidus miniers se basent sur l’étude réalisée par Swedish Geological AB qui avait été mandaté par la Banque mondiale.

Dans son communiqué, EKF évoque ces mêmes problèmes: pollution de l’eau, problèmes liés au bassin de résidus et mauvaises conditions de travail à la fonderie d’Alaverdi. « Ekstra Bladet » cite aussi  Davit Tadevosyan, le responsable des relations publiques chez Vallex, qui explique que l’eau du bassin des résidus a été déversée à quelques reprises « mais qu’elle n’avait pas pollué la rivière de toute façon ». Quant à la stabilité sismique du bassin, Tadevosyan déclare: « Lorsqu’il sera terminé, il deviendra le bassin de résidus miniers le plus haut du monde et sera contrôlé par des ingénieurs. Je ne sais pas sur quoi se base le rapport de la Banque mondiale. »

EKF fait remarquer que sa décision de financement en 2013 était basée sur des consultations avec les différents acteurs concernés, y compris des représentants de la société civile. Cependant, il convient de noter qu’en 2013, le mouvement Save Teghut avait fait part de ses inquiétudes à l’agence danoise notamment en lui adressant une lettre détaillée, alors que les résidents des villages de Teghut et de Shnogh avaient soumis une pétition. Par la suite, de nombreuses alertes avaient été lancées par des activistes et des groupes sur les nombreuses violations et problèmes écologiques.

La rivière Shnogh (Photo crédit: Jens Malling)

En réponse au communiqué de l’EKF, Vallex a déclaré qu’il n’avait jamais signé un accord de prêt avec EKF et que dès lors il ne commenterait pas l’arrêt du financement danois. Il a insisté que ses opérations étaient conformes aux normes environnementales en vigueur.

Levon Galstyan de Armenian Ecological Front (armecofront.net), une organisation non-gouverne-mentale opposée au projet, a rejeté la réaction de Vallex la qualifiant de « manipulations primitives ». M. Galstyan a salué la décision de EKF en ajoutant qu’elle a créé un « précédent » qui aiderait à prévenir l’exploitation de nouvelles mines métalliques en Arménie. Il a signalé que sur la base de cette décision son organisation demandera au gouvernement arménien d’inspecter et finalement d’arrêter le fonctionnement de la mine.

Le Ministre de la protection de l’environnement Artsvik Minasyan, quant à lui, a déclaré à azatutyun.am (service arménien de RFE/RL) que son ministère était en train d’étudier l’affaire et évaluera si Vallex avait respecté ses obligations relatives à la protection de l’environnement.

Selon Save Teghut et Armenian Environmental Front (AEF), le retrait du fonds de pension danois de ce projet démontre que les tentatives de Vallex de dissimuler la situation réelle en Arménie et de présenter d' »excellents » rapports aux donateurs et créanciers ont finalement échoué. La pression de l’opinion publique et les appels à la responsabilisation en Arménie et au Danemark ont conduit l’organisme public et le fonds de pension danois à réagir et empêcher que leur réputation soit ternie davantage. En substance, cette décision reflète le résultat des efforts soutenus et de longue haleine des citoyens qui avaient de sérieuses inquiétudes quant à l’exploitation de la mine à Teghut.

Toujours selon Save Teghut et AEF, la décision du fonds de pension danois prouve également que les sociétés minières qui évoquent sans cesse les normes internationales sont des escrocs. Bien avant le début de l’exploitation de la mine, les écologistes et les scientifiques avaient tiré la sonnette d’alarme concernant les risques sérieux qui auraient dû être considérés comme des motifs suffisants pour désapprouver le projet minier. Hélas, ces risques se sont concrétisés et ont entraîné des dommages considérables à la nature, la population et l’économie avec la disparition de plusieurs centaines d’hectares de forêt et la destruction du précieux écosystème de la région, sans compter les expropriations imposées aux villageois.

M.S.

Sources:
http://www.armecofront.net/en/news/denmark-pulls-out-from-the-teghut-mine/

https://www.azatutyun.am/a/28817980.html

 

2017-12-02T00:22:38+00:00 20.11.17|ARMÉNIE & ARTSAKH|

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