MAYRIK HAYRIK

par Diana ZARGAROVA

L’inquiétude est un trait héréditaire chez les parents arméniens.

Attendre des heures pour te savoir rentré. Remplir discrètement ton sac pour te savoir rassasié. Recoudre un pantalon par-ci, donner des médicaments par-là, être cuisinier, médecin, couturier, cordonnier, psychologue, banquier, chauffeur, botaniste, conseiller polyvalent et assistant tout-terrain.

La hotline մա՜մ, պա՜պ.

Oui, ils sont inquiets, il y a de quoi. Le monde pèse sur leurs épaules, à les voir en tout cas l’on y croit; comment s’est passé l’examen de ta sœur, et toi, le dîner de ce soir, les habits à laver, l’avenir des enfants, si on aura des petits-enfants. Dans les lignes qui creusent leurs beaux visages l’on voit le poids des années, l’on voit, dans son incarnation la plus vraie, la plus pure et la plus éprouvée, la vie, simplement. Elle est là.

L’on ne se souvient pas de ses premiers cris dans le monde, de ses chutes et de ses caprices. Pourquoi ne pas avoir conservé des photos de cette époque? Bien occupés à t’élever. Pas besoin. Ces images, elles sont dans la moindre de vos ridules.

Personne ne travaille aussi dur, et moi je le sais, votre peau brune et vos yeux noirs le disent tout haut, votre dos qui se voûte m’inquiète, à mon tour, inquiète que vous vous inquiétiez autant et aussi peu de vous. Leur force, leur tendresse, ce sont des rocs, battus par la marée, jusqu’à ce que se forme à l’intérieur une perle, les cœurs les plus sincères. En rentrant du travail, ils te rappellent encore de ne pas marcher pieds nus, parce qu’attraper froid est vraiment le pire des fléaux, de ne pas sortir si c’est ton ami qui conduit, trop dangereux. Tu es absolument et formellement sûr qu’il a bien un permis?

Les études. Plus préoccupés que toi au sujet de tout ce qui te concerne, ils te rappellent tes obligations, des succès, ne pas s’attendre à des félicitations extasiées; ils étaient comme ça aussi à ton âge, et n’en attendent pas moins.

C’est si facile d’oublier que dans chacun de leurs gestes se cache une pensée pour nous. C’est rare.

Je voyais chaque jour autour de moi des parents n’ayant d’égard que pour leur confort personnel, laissant leurs enfants se débrouiller, à peu près. Peut-être est-ce normal, peut-être ne l’est-ce pas, ce qui est certain est que ce n’est pas ce que j’ai connu.

Ils ne ménagent pas leur peine. Et c’est si facile de l’oublier. Certains jours, ils te racontent leur passé dans le lointain univers soviétique, étudiants, le froid dans la maison en hiver, l’incrédulité devant un jeans, le chemin interminable chaque jour jusqu’au lieu d’études. Et tu ne te souviens plus pourquoi tu te plaignais.

Dans leur ton se mêlent de la nostalgie et de la rancœur lorsqu’ils en parlent.

Ils ont tout laissé derrière. Ça aurait été tellement plus simple de rester là-bas. Mais non. Il y a nous. Et rien d’autre ne compte.

La seule conclusion valide à tirer du fait qu’ils ont toujours été là est qu’ils le seront toujours.

Quand parfois je pense que je suis l’enfant de ces gens-là…

2024-05-13T15:07:04+02:00 13.05.24|GÉNÉRAL|