COLLOQUE ET CÉLÉBRATION « GÉNOCIDE ARMÉNIEN: 100 ANS APRÈS

(Photo Nevrig Azadian)

LAUSANNE 4-7 JUIN 2015, QUEL « VIVRE ENSEMBLE » AUJOURD’HUI?

par Monique Bondolfi-Masraff

En 2013 et 2014  des membres de la CECCV, « Communauté des églises chrétiennes  du Canton de Vaud », regroupant des chrétiens: protestants de différentes mouvances, catholiques, orthodoxes de divers patriarcats, organisèrent deux voyages successifs,  d’abord dans l’Arménie historique à l’Est de la Turquie, puis en République d’Arménie. De  là naquit l’idée généreuse d’organiser un colloque à Lausanne pour réfléchir au Vivre ensemble, en élargissant la réflexion aux chrétiens du Moyen- Orient, en particulier assyro-chaldéens et  syriaques.

Et ceci autour de quelques temps forts:

Le jeudi soir 4 juin à la cinémathèque de Lausanne avec deux films pour nous rappeler la réalité arménienne contrastée, après 1915 et aujourd’hui: Mayrig d’Henri Verneuil et Voyage en Arménie de Guédiguian.

Les vendredi soir et samedi après-midi 5 et 6 juin à la paroisse réformée Saint-Jean à Lausanne, le dimanche 7 juin à la paroisse catholique Notre-Dame en trois volets successifs:

 1) Le contexte historique du génocide:

Hans-Lukas Kieser, professeur d’histoire moderne du monde ottoman et turc à l’Université de Zurich,  rappela les faits tragiques  autour de 1915.

Mehmet Polatel, historien, membre de la Fondation Hrant Dink et spécialiste de l’histoire  turque moderne, nous entretint de la question de la confiscation et de la prise de possession des propriétés arméniennes pendant le génocide.

Philippe Kalfayan, juriste-conseil international, directeur exécutif du Fonds Agir, rappela qu’il n’était plus possible de créer un tribunal international pour juger du génocide, ni de lancer des poursuites en droit pénal. En revanche, il développa la voie de la restitution des biens confisqués.

– Joseph Yacoub, orateur hors pair d’une incroyable érudition, étayée  par des faits et des chiffres rigoureux, nous présenta le génocide assyro-chaldéen-syriaque. Il sut nous faire partager son amour pour ces communautés oubliées, qui vivaient dans les mêmes régions que les Arméniens, en particulier au sud-est de la Turquie, et dont le destin tragique n’est évoqué que récemment. C’est ainsi que au moins 300 000 personnes subirent le même sort que les Arméniens.

2) La situation aujourd’hui

 Le samedi matin un brunch ensoleillé réunit la majorité des intervenants. L’après-midi Rakel Dink témoigna en turc de son combat: comment, après le tragique assassinat de son mari Hrant en janvier 2007, elle reprit le flambeau pour sensibiliser la société civile turque à la question arménienne.

De son côté Jordi Tejel, professeur d’histoire internationale à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, évoqua le contexte général du Moyen-Orient, tandis que Carla Kijoyan, secrétaire exécutive au Conseil œcuménique des Eglises à Genève et en relation avec les Eglises du Moyen-Orient, puis Ani Boudjikanian de Beyrouth, vice-présidente de l’Action chrétienne en Orient, relevaient les difficultés et les avancées  sur le terrain. Ainsi rappelèrent-elles qu’à lui tout seul le Liban, petit pays de 4 millions d’habitants, accueille plus d’un million et demi de personnes déplacées, essentiellement en provenance de Syrie.

3) Souffrances et perspectives

Le dimanche Mgr Georges Casmoussa, ancien archevêque de Mossoul et actuellement vicaire patriarcal de l’Eglise syriaque catholique à Beyrouth, lança un vibrant appel en faveur de ces chrétiens d’Irak qui depuis juin 2014  ont dû quitter précipitamment Mossoul, puis 13 villes et villages de la plaine de Ninive, abandonnant ainsi une terre sur laquelle ils se trouvaient avant même l’ère chrétienne, et où ils témoignaient d’une foi aussi ancienne que fervente…

De son côté Mgr Bagrat Galstanyan, venu spécialement d’Etchmiadzine, proposa  un éclairage théologique à la question du Vivre ensemble, tandis que Mohammed Jamouchi, secrétaire général de la Conférence mondiale des religions pour la paix,  suggérait en conclusion des pistes plus philosophiques et éthiques.

Le quintette Luys de Erevan, invité spécial, accompagné de Irène Chaboyan, guide que beaucoup d’Arméniens de Suisse connaissent bien, apporta une dimension musicale à la fois dense et émouvante. D’abord en chantant au début de chaque temps fort du colloque, puis en présentant un programme de chants sacrés et profanes lors du  concert à l’Eglise de Saint François. Et enfin, en participant à trois célébrations religieuses: le culte du samedi soir à Saint François, la messe radiodiffusée du dimanche matin à la paroisse catholique Notre-Dame du Valentin et la célébration œcuménique finale du dimanche soir à la cathédrale.

Que retenir d’un tel colloque, étalé sur quatre jours?

– Tout d’abord la richesse et la complexité des perspectives évoquées, du génocide arménien à la situation du Moyen-Orient, avec une vive invitation à rester vigilant, mieux, à nous impliquer à notre mesure

pour répondre à ce qui se déroule actuellement, qu’il  s’agisse du déni persistant que la majorité des Turcs oppose à la réalité du génocide, ou de la montée d’un islamisme fanatique et destructeur.

–  L’émotion suscitée par certains témoignages: ainsi de la parole forte en arménien de Rakel Dink lors du culte de Saint-François ou du  témoignage de Mgr Casmoussa arrêté en 2005 et qui a frôlé la mort, alors qu’autour de lui des évêques, des prêtres, des chrétiens ont effectivement péri au nom de leur appartenance religieuse. Sans oublier l’homélie vibrante du pasteur René Léonian, qui  synthétisa tout l’esprit du colloque.

– L’implication chaleureuse de personnalités telles que Mgr Georges Casmoussa, M. Joseph Yacoub, Mme Rakel Dink, Mgr Bagrat Galstanyan ou le pasteur René Léonian, pour ne mentionner qu’une partie de la belle brochette des conférenciers.

– L’importante participation – entre 120 et 200 personnes à chaque conférence -, à commencer par celle de nombreux Vaudois qui avaient voyagé dans ces régions et en avaient gardé des souvenirs émus.

– La présence de représentants de la communauté turque, notamment le vendredi, auxquels les conférenciers, surent répondre objectivement et calmement, mais qui obligèrent les organisateurs  et les participants à réaliser le long chemin qu’il reste à parcourir pour un réel « Vivre  ensemble ».

– Les nombreuses occasions d’échanges d’informations et d’expériences entre les intervenants, portes ouvertes à une meilleure compréhension mutuelle et à des perspectives d’avenir.

– et in fine, relevons-le, le remarquable engagement de l’équipe de la Communauté des Eglises chrétiennes dans le canton de Vaud (CECCV) qui, nonobstant toutes les difficultés rencontrées, réussit sans aucun soutien officiel à mettre sur place ce colloque complexe. Une preuve, s’il le fallait, que les Arméniens ne sont pas plus oubliés dans le canton de Vaud  qu’ils ne le furent dans le années 20, autour de Begnins en particulier. Que la CECCV soit chaleureusement remerciée pour cette belle participation aux manifestations relatives aux 100 ans du génocide arménien,  dans un souci d’ouverture  au Vivre ensemble.

2017-12-01T23:11:43+01:00 15.07.15|SUISSE-ARMÉNIE|

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