Auteurs: Nora Doukkali (IHEID), Damien Greder (IHEID, HEAD), Javier Fernàndez Contreras (HEAD) Hulé Kechichian (Armenian Cultural Heritage Institute), Manik Tadevosian (Armenian Cultural Heritage Institute).
En février 2026, la Haute Ecole d’Art et de Design de Genève et l’Armenian Cultural Heritage Institute (Yerevan) ont organisé un atelier consacré aux archives numériques et aux enjeux de préservation du patrimoine menacé en Artsakh.
Du papier-calque aux numérisations 3D
Déplier de grands papiers, les poser contre la roche, frotter la surface pour en recueillir les motifs et aspérités: ce sont les gestes que certains habitants de l’Artsakh ont répétés avant de devoir fuir la région. S’empresser de décalquer les khatchkars, ces stèles de pierre sculptées, généralement en tuf volcanique, emblématiques de l’architecture arménienne. Il s’agit-là d’actions de transfert qui se sont avérées être le dernier contact physique directe avec la pierre. Déplier, poser, frotter, emporter. Cette pratique est une forme d’archivage préventif. On anticipe la perte en créant une trace, en prenant des fragments avec soi. C’est également la logique qui a été à l’œuvre dans le projet de modélisation 3D de monuments par le Centre TUMO, puis repris par l’Armenian Cultural Heritage Institute.1
L’initiative de modélisation a commencé dans un contexte d’extrême urgence, avec une première campagne de scans lancée immédiatement après le cessez-le-feu de 2020. Face au risque imminent de destruction du patrimoine arménien2 et à l’impos-sibilité de protéger physiquement les sites, TUMO a constitué une équipe d’intervention réunissant bénévoles, membres du personnel et experts d’Iconem. L’objectif était clair: numériser le plus grand nombre possible de monuments menacés. Cette mobilisation a permis de sauvegarder des dizaines de monastères, églises, forteresses et autres sites patrimoniaux majeurs avant que le blocus de 2022 ne rende l’accès aux zones restantes impossible.
À la suite de cette phase d’urgence, une équipe permanente dédiée à la numérisation et à la préservation du patrimoine a été créée, inscrivant le projet dans une démarche à long terme. Si la guerre reste la menace la plus brutale et immédiate pour le patrimoine national, d’autres risques motivent la numérisation du patrimoine sur l’ensemble du territoire arménien. Non seulement l’Arménie est située dans une zone sismique très active, mais aussi les températures extrêmes, inondations et glissements de terrain induits par le changement climatique fragilisent les monuments.
Deux méthodes principales sont utilisées – photogrammétrie et scan LIDAR du monument – permettant de reconstituer des modèles tridimensionnels précis. À ce jour, 275 monuments ont été numérisés, dont 80 en Artsakh. Les scans sont disponibles depuis la plateforme de l’Armenian Cultural Heritage Institute
Revisiter la transmission: Le patrimoine comme un point de départ et non comme point d’arrivée
Mais que faire d’une telle documentation? Comment penser des moyens de transmission afin que le patrimoine ne reste pas dormant, sous-clé, mais accessible. En un mot: «habité».
Comme l’explique Hulé Kechichian, Directrice générale à l’Institut, l’objectif est de considérer le patrimoine non comme un trésor figé, mais comme un point de départ à actualiser. Si les artefacts historiques sont en effet l’objet de grandes précautions de conservation, qui restreint leur manipulation directe à un petit nombre d’experts, c’est du fait de leur rareté. Les modélisations 3D quant à elles, manipulables et reproductibles, permettent cette ouverture à un public élargi, notamment aux diasporas et à la communauté internationale.
C’est à partir de ce défi de transmission et d’expérimentation autour des monuments que l’Institut et la HEAD ont décidé d’organiser une semaine d’atelier avec les étudiant.e.s en Bachelor de différentes filières. Les étudiant.e.s ont rencontré des artistes dont les œuvres immersives ont été présentées au Geneva International Film Festival (2023 & 2025)3, des chercheurs4 et des membres de la diaspora arménienne à Genève, croisant pratiques immersives, approches architecturales et sciences sociales.
Immersions narratives, dispositifs ludiques, et sources d’inspirations artistiques
Trois approches ont été développées afin de composer avec le patrimoine numérisé. Une première approche est partie du constat que des dispositifs immersifs et narratifs permettaient un rapport à la mémoire intéressant. Partant du principe que l’on retient mieux ce qui est expérimenté de façon incarnée et sensorielle plutôt que simplement lu ou écouté de façon passive, un groupe d’étudiant.e.s a créé un livre interactif. Pensé comme une expérience performative, il invite le public à lire un conte à haute voix, activant des illustrations animées accompagnées de sons d’Artsakh. La traversée immersive mêle ainsi les récits familiaux et intimes partagés par les membres de la diaspora arménienne en Suisse et le patrimoine au sein duquel ces histoires ont pris forme.
Une seconde approche retenue a été celle de la mise en place de dispositifs ludiques. La gamification offre en effet une autre manière d’habiter le patrimoine: par l’exploration et le défi, elle favorise une appropriation progressive des savoirs par l’action. Dans cette perspective, certains étudiant.e.s ont développé le concept d’un jeu à partir de l’observation attentive de façades de monuments, où ils ont remarqué que certaines pierres et khatchkars provenaient d’autres sites et avaient été réassemblés pour constituer de nouveaux murs. À partir de ce constat, ils ont imaginé un jeu fondé sur la collecte de khatchkars, chaque stèle donnant accès à des informations sur son origine et son histoire. Ces éléments collectés permettent ensuite de reconstruire virtuellement des monuments.
Une troisième approche a fait le pari du patrimoine comme moteur de pratiques artistiques. Une étudiante en design de mode, dont le père est architecte, formulait ainsi le lien entre leurs disciplines: «tandis que j’habille les gens, lui habille les maisons», ouvrant un espace de dialogue entre pierre et textile.
Sensibles au fait que certaines stèles, finement ciselées, évoquent la dentelle, les étudiants ont proposé de réinterpréter les monuments à travers la création vestimentaire, dans une démarche à la fois mémorielle et symbolique. Cette perspective est d’ailleurs explorée par l’Institut à Yerevan, qui développe un outil permettant d’identifier, dans les modèles 3D, des motifs spécifiques (oiseaux, rosaces, colonnes) afin d’en faire des sources d’inspiration pour divers champs artistiques.
Ces trois approches restent pour l’instant à l’état de prototype et les équipes exploreront au cours des prochains mois la faisabilité du développement d’une interface sur la base de ces propositions.
Cette semaine a été initiée à la suite d’une première collaboration, Learning by Stone en 2024 entre la HEAD, UNACA et TUMO, portée sur l’étude des traditions du travail de la pierre. Cette année, l’atelier a été l’occasion d’ouvrir des questions plus larges: comment penser les enjeux de mémoire, comment éveiller la curiosité de publics peu familiers de la situation en Artsakh, et quel statut accorder aux traces? Parce que celles-ci sont par définition fragmentaires, il ne s’agit pas de les forcer dans un récit totalisant, mais de composer avec elles: relier sans unifier, afin de faire dialoguer la monumentalité des pierres avec l’épaisseur des expériences vécues.
Remerciements à David Viladomiu ; Irma Cilacian; Lerna Bagdjian; Sarkis Shahinian; Lucie Emch; Kris Hofmann; Patricia Echeverria Liras; Thénie Khatchadourian; Liana Hirzel; Clara Khatchatourov; Meda Khachatourian ; Maral Simsar.
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[1] https://armenianculturalheritageinstitute.org/en
2 https://caucasusheritage.cornell.edu/
3 Les réalisatrices Kris Hofmann et Patricia Echeverria Liras ont présenté leurs démarches artistiques.
4 Les co-encadrants ont pu échanger autour de leurs pratiques respectives: l’architecture et les technologies numériques à travers les projets de la plateforme data-room.xyz avec Damien Greder, et les méthodes mobilisées en sociologie politique avec Nora Doukkali.
