Eliza SARGSYAN

Les 8 et 9 novembre derniers, la quatrième rencontre paneuropéenne du mouvement “Armenian Folk in Motion” s’est tenue à Munich, autour du thème “Hommage à la Résistance”.

Actif depuis près de deux ans, le mouvement suscite un intérêt croissant parmi les Arméniens d’Europe, en particulier auprès des jeunes générations, en remettant au centre des pratiques des danses traditionnelles longtemps absentes des modes de transmission en diaspora.

 À la genèse de la transmission en Europe

Cette initiative est le fruit d’un processus collectif. Il prend racine dans le parcours de l’architecte genevoise Lerna Bagdjian, familière de la danse chorégraphique arménienne depuis l’enfance grâce aux cours suivis à l’école arménienne de Genève. Ce n’est toutefois qu’à l’âge de dix-sept ans, lors d’un séjour à Erevan, qu’elle prend conscience de l’écart entre les danses traditionnelles et ce que l’on appelle communément le «ballet arménien», largement diffusé en diaspora.

“On m’a transmis des enregistrements de l’ensemble Karin, présenté comme une référence nationale. Face au DVD, je suis restée perplexe au premier abord, je m’attendais à un show. Mais le déclic est venu le soir même, lors d’un dîner avec le groupe. Gagik Ginosyan et ses élèves ont commencé à danser et on m’a poussée à les rejoindre. Je n’arrivais pas à suivre. Ce n’était pas les mêmes pas, ni la même logique. À partir de là, j’ai commencé à faire des recherches et à comprendre que quelque chose manquait en diaspora. Même si ces danses étaient déjà pratiquées par certains groupes, elles l’étaient à une échelle bien trop faible.”

Fondé par le folkloriste Gagik Ginosyan, le groupe Karin œuvre depuis plus de vingt ans à la transmission des danses traditionnelles arméniennes. À Erevan, il organise des ateliers ouverts de danse traditionnelle le dernier vendredi de chaque mois, sous le titre «Nos danses et nous», devant Cascade ou à l’Union artistique Narekatsi. En parallèle, le Centre scientifique Karin mène un travail de recherche sur l’origine et l’histoire des danses arméniennes, contribuant à les faire sortir du cadre scénique pour les réinscrire dans la vie quotidienne.

Pendant des années, Ginosyan a mené un vaste travail de terrain, du Javakhk à l’Artsakh et bien au-delà, documentant des danses issues de la vie quotidienne, rituelle ou guerrière.

«Durant les années soviétiques, la danse arménienne était enfermée dans des cadres chorégraphiques», explique-t-il. Son objectif a toujours été de restituer ces danses à celles et ceux qui les portent, dans un usage vivant et collectif.

«Plus tard, lors d’un stage pour mes études en Arménie, j’ai commencé à suivre des cours de danse traditionnelle, poursuit Lerna. «mon professeur, élève de Ginosyan,  m’a dit: “Tu apprends vite, mais tu dois oublier tout ce que tu as appris jusqu’à présent.” J’ai compris qu’il ne s’agissait pas de transmettre une émotion à un public, mais de vivre la danse de l’intérieur, à travers l’énergie du groupe.

C’est cette approche qu’il fallait réintroduire en diaspora: non pas un rapport scène-public, mais un espace collectif d’apprentissage, où l’on transmet les pas, leur histoire et leur sens.

 La mise en mouvement

Après un premier contact avec le groupe traditionnel Gandzak de Bruxelles, l’initiative est restée en suspens quelque temps. Elle a repris force en octobre 2023, lors de la rencontre avec Sipana Tchakerian à Goris, dans le contexte du déplacement forcé des Arméniens d’Artsakh. L’une archéologue, l’autre architecte, toutes deux sensibles au patrimoine matériel et immatériel et familières de ces danses, elles ont vu dans la transmission culturelle une réponse essentielle à la crise, une manière d’agir à leur échelle

«Dans un contexte de crise nationale, la conscience de soi, de notre histoire et de nos traditions est la première étape vers l’unité et la protection de l’avenir de notre nation», précise Lerna.

La première rencontre transfrontalière s’est tenue à Paris le 24 mars 2024, réunissant 80 participants venus de France, de Belgique et de Suisse. Initialement pensée à destination des danseurs et danseuses de troupes, elle avait pour objectif de les sensibiliser à l’origine et au sens des pas qui fondent leur pratique, dans une ville où les troupes de ballet arménien sont nombreuses.

La dynamique s’est ensuite élargie à Bruxelles en décembre 2024 avec 130 participants et l’arrivée de nouveaux pays, puis à Genève en mai 2025, où 240 personnes se sont réunies autour d’une édition dédiée aux 120 ans de Hayrik Mouradian.

La quatrième rencontre, organisée à Munich les 8 et 9 novembre 2025, a rassemblé plus de 350 participants issus de 12 pays européens, autour d’un hommage aux Arméniens tombés lors de la guerre d’Artsakh de 2020 et à la force durable de l’expression culturelle collective arménienne

À Munich, l’accent a été mis sur les danses martiales, en lien avec la date choisie. L’hôte était le groupe «Khoyak», représenté par sa fondatrice Ani Aznauryan, qui a participé au programme de cinétographie de l’école AYB en Arménie.

La cinétographie est une méthode d’enregistrement des pas de danse, et sa version arménienne, appelée Kakavagir, a été créée en 1940 par l’ethnographe et historienne de l’art Srbuhi Lisitsian.

Chaque rencontre repose sur un même équilibre entre transmission théorique et pratique, mêlant conférences, temps collectifs, et atelier de chant et danse ouvert à tous.

Cette fois-ci, Garegin Masuryan, directeur du Centre scientifique «Karin», chercheur et enseignant, a été invité depuis l’Arménie. Des conférences ont été données sur les thèmes «La recherche sur les danses folkloriques aujourd’hui» et «Le rôle et l’impact de la danse dans la formation militaire».

Le rôle et l’impact de la danse dans la formation militaire. Conférence par Garegin Masuryan, directeur du Centre scientifique « Karin » et enseignant.

L’équipe organisatrice actuelle se structure de représentants de 5 groupes de danse traditionnelle de différentes villes: Avand (Paris, FR), Nemrut (Malignes, BE), Gandzak (Bruxelles, BE), Gamar (Genève, CH), et Khoyak (Munich, DE).

L’un des principaux défis à leurs yeux consiste à maintenir un équilibre entre qualité et quantité. Il est important que les participants comprennent qu’il ne s’agit pas seulement d’une occasion de socialiser et de passer un bon moment, mais avant tout d’un moyen de prise de conscience de soi et de transmission de notre patrimoine culturel.

«Chanter et danser pour le plaisir, c’est bien, mais lorsque l’on danse et chante en ayant conscience que l’on fait revivre des traditions pratiquées durant des siècles sur des terres dont nous avons été déplacés de force, c’est encore mieux», souligne Lerna.

 Vers une transmission durable

Cet intérêt croissant est à la fois encourageant et renforce la responsabilité des organisateurs. À mesure que les rencontres prennent de l’ampleur, de nouvelles questions émergent, discutées avec des chercheurs afin d’assurer une transmission réfléchie du patrimoine dans un contexte contemporain et au sein d’une diaspora plurielle.

À Munich, lors de l’atelier ouvert du dimanche, près de la moitié des participants n’étaient membres d’aucun groupe, signe d’un intérêt qui dépasse le cercle des troupes constituées. Cette diversité, bien que très positive, amène à repenser le public ciblé et le format adéquat.

Les participants proviennent de trajectoires migratoires variées, certains installés de longue date en Europe, d’autres arrivés plus récemment depuis l’Arménie. Les profils diffèrent selon les villes, tandis qu’émerge également un public d’«Armenians By Choice» (ABC), des personnes sans origines arméniennes mais fortement engagées dans la découverte et la transmission de cette culture.

La pluralité linguistique est également marquante: arménien occidental et oriental, anglais, français et autres langues coexistent. Si certaines informations sont partagées en anglais pour garantir l’inclusion, les organisateurs voient aussi ces rencontres comme un espace vivant de transmission et de défense de la langue arménienne.

Enseignement de Karno Kochari, danse martiale de la région de Karin

Au-delà des rassemblements, l’initiative vise à structurer un réseau durable reliant les enseignants et leurs groupes, à soutenir la création de nouveaux groupes et à renforcer les liens avec le pays d’origine.

En 2026, l’accent sera mis sur des séminaires thématiques à destination des enseignants, des rencontres de plus petite échelle privilégiant la qualité, ainsi que sur une grande rencontre annuelle marquant la 5e édition, parallèlement au développement de projets visant à rendre plus accessibles en diaspora les recherches menées en Arménie.

Maintenir vivant le cycle de vie des danses

Le mouvement est une preuve de vitalité lorsqu’il s’inscrit dans une philosophie du geste. Dans les danses arméniennes, chaque mouvement est porteur de sens: les sauts traduisent l’élévation de l’âme vers le divin, tandis que les frappes de pieds, associées au charkhapan, symbolisent la neutralisation du mal. Entre ciel et terre, ces gestes expriment les choix fondamentaux de l’être humain.

Lorsque ces mouvements sont exécutés collectivement, ils génèrent une énergie d’unité transmise à travers des danses qui ont traversé les siècles. Cette continuité repose sur un cycle vivant en quatre temps: documenter les danses à partir des informations récupérées du peuple, les analyser et les publier, les mettre en scène, puis les restituer à nouveau à la communauté. Intégrer la diaspora dans ce cycle constitue le cœur de la mission d’Armenian Folk in Motion.

L’un des plus grands penseurs arméniens du XXe siècle, Kostan Zarian, écrit à ce sujet: «Une nation est avant tout un rythme. Dans les mouvements instinctifs de nos corps résident des connexions immédiates dont la continuité crée le rythme et exprime notre vie spirituelle. Le rythme est ce qui fait naître l’esprit, lui donne une direction, l’accentue, l’harmonise et, surtout, préserve ce qui est durable, immédiat et indépendant, les éléments qui forment le caractère spirituel d’une personne ou d’une nation.

Lorsque, en raison des circonstances, une nation perd ou oublie cette indépendance, elle devient une masse mêlée, emportée par tous les courants sans appartenir à aucun, exécutant toutes les danses tout en restant spirituellement exposée et perpétuellement sans rythme.

Chaque fois qu’un individu perd sa profondeur personnelle et se laisse porter par un courant extérieur, s’abandonnant, acceptant sans résistance la forme et la manière d’être imposées, se conformant et devenant un simple imitateur, le chaos surgit. Cela est d’autant plus vrai lorsqu’il s’agit des nations. Le pouvoir destructeur du chaos réside précisément dans ceci, ce n’est pas à moi, ce n’est pas moi, et donc je ne peux pas le façonner par ma volonté créatrice.

Le chaos ne prend fin que lorsqu’une nation, par un effort extraordinaire, revient à sa danse. Elle devient alors semblable à un enfant, renouant avec son propre rythme.»

(Adaptation d’un article plus long en anglais et en arménien publié sur Mediamax.am)

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Site internet officiel “Armenian Folk in Motion

Rejoindre les cours hebdomadaires de danse traditionnelle arménienne en Suisse:

Gamar Folk Group (Genève) Instagram: gamar.folk.gva

Aliq Movement (Zurich) Instagram: aliqmovement