INTERVIEW AVEC SERGEY KHACHATRYAN

Artzakank a eu le plaisir de rencontrer et de réaliser une interview avec le célèbre violoniste Sergey KHACHATRYAN qui se produit dans le monde entier. Rappelons qu’il a joué le concerto de Tchaïkovski lors de deux concerts d’abonnement de l’OSR, les 9 et 10 octobre 2025, respectivement au Théâtre Beaulieu de Lausanne et au Victoria Hall de Genève, sous la baguette du chef ossète Tugan SOKHIEV.

Pourriez-vous nous dire quand et comment votre passion pour la musique est apparue, et pourquoi vous avez choisi le violon comme instrument?

Je suis né dans une famille de musiciens et lorsque j’ai atteint l’âge de six ans, mon père a décidé que je devais choisir un instrument de musique. Comme mes deux parents sont pianistes et que ma sœur, mon ainée de deux ans, avait déjà commencé le piano, mes parents ont décidé qu’il y avait suffisamment de pianistes dans la famille et que je devais jouer d’un autre instrument.

Ainsi, ce n’était pas vraiment mon choix: on m’a mis un violon entre les bras. Je ne m’y suis pas opposé, mais je n’ai pas non plus été particulièrement fasciné par cet instrument. Mes parents ont remarqué que j’avais du potentiel et une bonne oreille musicale. J’ai commencé mes études en Arménie à l’école de musique Sayat-Nova, auprès de Petros Haïkazian, un excellent pédagogue. Malheureusement, je n’ai étudié avec lui qu’un an, car nous avons ensuite déménagé en Allemagne.

Enfant, ce qui me plaisait surtout, c’était la scène, l’attention, les applaudissements, ce qu’on appelle aujourd’hui la «performance». Puis, avec le temps, mon rapport à la musique a changé. Je ne saurais dire à partir de quel âge précisément j’ai commencé à l’aimer pour elle-même. La musique est devenue pour moi comme mon pain quotidien, sans lequel je ne pouvais vivre sur le plan spirituel. Aujourd’hui, mon lien avec la musique est la chose la plus précieuse que je possède. C’est à travers la musique que je peux exprimer mon âme, tout ce qui est en moi, et elle est devenue mon langage.

Vous avez remporté de nombreux premiers prix prestigieux, dont le Concours Sibelius en 2000 et le Concours Reine Elisabeth en 2005. Ces prix vous ont-ils permis de toucher un public plus large et d’acquérir une reconnaissance internationale?

Les concours m’ont bien sûr aidé à accéder à de plus grandes scènes, surtout le concours Sibelius auquel j’ai participé à l’âge de 15 ans et ma carrière a commencé à prendre son envol. Avant cela, j’avais déjà participé, la même année, aux concours Spohr à Fribourg-en-Brisgau et Kreisler à Vienne. En 2001-2, j’ai participé à d’autres concours, notamment le concours Joseph Gingold à Indianapolis. Mon dernier concours fut celui de la Reine Élisabeth en 2005. Malgré les réserves de mon entourage, qui craignait un impact négatif en cas de résultat décevant, je tenais à y participer car c’est historiquement le concours de violon le plus prestigieux. J’ai remporté le premier prix et cela a constitué une étape supplémentaire même si ma carrière était déjà bien engagée et que j’avais un agent à Londres. Parallèlement aux concours, mes premiers pas sur la scène internationale ont été rendu possibles grâce à Raffi Arzumanyan, un pianiste qui était directeur de l’école de musique de Marignane près de Marseille. En 1996, il nous a entendu jouer, ma sœur et moi, et une année plus tard, a organisé un concert pour nous en présence du maire de la ville. Puis, j’ai été invité à participer au Festival d’Antibes où j’ai joué le concerto de Tchaïkovski. Suite à ce festival, des contacts ont été établis avec l’Orchestre philharmonique de Cannes. En d’autres termes, c’est dans la région de la Côte d’Azur que j’ai fait mes premiers pas vers les concerts internationaux. Par ailleurs, l’enregistrement du concert à Antibes a été envoyé à mon agent actuel par un ami chanteur, Barsegh Tumanyan, et c’est grâce à lui que cet enregistrement a été écouté par l’un des directeurs, après quoi, j’ai été engagé par l’agence. Cela s’est passé quelques mois avant que je remporte le concours Sibelius.

Votre album, «My Armenia», dédié au centenaire du génocide arménien, a remporté le prix Echo Klassik. Vous avez enregistré peu d’albums pour un violoniste de renommée internationale comme vous, huit au total, si nous ne nous trompons pas, dont certains avec votre sœur, Lusine, pianiste, avec laquelle vous avez même joué au Conservatoire de Genève il y a quelques années.

 En ce qui concerne les enregistrements, j’ai des sentiments quelque peu mitigés. Bien sûr il est important d’enregistrer, car c’est ainsi que l’on laisse des traces de son art, de son esprit et son style d’interprétation. D’un autre côté, je pense que la musique doit avant tout être vécue tant par l’interprète que par le spectateur dans l’instant du concert, dans une atmosphère particulière, presque sacrée.

J’ai toutefois enregistré plusieurs albums, dont certains avec ma sœur. L’album My Armenia était très important pour nous, pas seulement en raison du centenaire du génocide. En effet, beaucoup de personnes non-arméniennes s’intéressent à la musique arménienne, en particulier à la musique folklorique arménienne, mais aussi à la musique du XXe siècle. J’ai à cœur de la faire connaître au-delà de nos frontières, car elle reste largement méconnue, à l’exception de quelques figures comme Aram Khatchatourian. Je suis très heureux car je vais prochainement interpréter à Atlanta le Concerto pour violon de Khatchatourian, avec l’Orchestre symphonique d’Atlanta, sous la baguette de Pietari Inkinen. Je suis ravi de pouvoir présenter le merveilleux travail de mon compatriote

Avec ma sœur, nous avons souvent joué des œuvres que nous aimons et souhaitons qu’elles soient enregistrées. A travers concerts et enregistrements, je souhaite faire connaître l’héritage musical arménien à commencer par celui de Komitas, que je considère comme le père de la musique arménienne et une source d’inspiration majeure.

Je travaille très souvent avec ma sœur qui est aussi ma partenaire privilégiée. C’est une musicienne très intéressante, très différente de moi. Lorsqu’on joue de la musique de chambre, il est important que la musique sonne comme si une seule personne jouait, et en cela, je pense que j’ai beaucoup de chance.

Vous avez joué sur un Guarneri del Gesù, instrument sur lequel a joué le grand violoniste belge Ysaÿe, et vous jouez maintenant sur un Stradivarius Huggins. Pensez-vous que jouer sur des instruments à la sonorité si particulière enrichit votre style et votre jeu?

J’ai eu la chance de jouer sur des instruments de grande qualité. Le violon le plus intéressant d’un point de vue historique que vous mentionnez est bien sûr le Guarneri del Gesù. Cet instrument a été fabriqué pour Guarneri en personne; outre le fait qu’il lui appartenait, il a également appartenu au violoniste et compositeur belge Eugène Ysaÿe. D’ailleurs en 2024 j’ai enregistré un CD avec ses six sonates pour violon solo. Aucun violoniste avant moi n’avait enregistré ces six sonates sur l’instrument d’Ysaÿe. Après avoir remporté le Concours Reine Élisabeth on m’a prêté un Stradivarius Huggins de 1708 que j’ai transmis après quatre ans au lauréat du concours suivant. Puis j’ai reçu un autre Stradivarius, le Lord Newlands de 1702, de la part de Japan Music Foundation que j’ai gardé pendant deux ans. Puis, j’ai eu la chance de jouer sur un autre Guarneri del Gesù pendant 12 ans, soit la durée maximale autorisée par la fondation. J’ai actuellement un Stradivarius Kiesewetter de 1723-4 sur lequel je peux jouer pendant longtemps et cela, grâce à Stretton Society.

Chaque instrument possède sa propre personnalité, et apprendre à le connaître est comparable à une relation humaine, faite de dialogue, de compréhension et de patience. Ces instruments m’offrent une richesse sonore qui nourrit constamment mon développement artistique.

Choisissez-vous les œuvres que vous interprétez en concert, ainsi que les orchestres et les chefs d’orchestre avec lesquels vous jouez, ou bien les organisateurs vous les suggèrent-ils, voire vous les imposent-ils?

Le choix du répertoire varie beaucoup selon le type de concert. Lorsqu’il s’agit de concerts avec orchestre, certaines contraintes existent: les programmes sont souvent déjà définis et les organisateurs ont une idée précise. Dans ces cas-là, le choix du programme fait l’objet de discussions et de négociations. Il arrive que l’artiste fasse des suggestions, accepte ou refuse un projet selon le contexte ou son calendrier. À l’inverse, lorsque l’orchestre invite l’artiste avec une plus grande liberté, celui-ci peut proposer plusieurs programmes parmi lesquels les organisateurs choisissent celui qui convient le mieux à l’événement. Les concerts en solo offrent davantage de liberté, même si les organisateurs veillent à éviter les répétitions de répertoire au cours d’une même saison. Le programme résulte alors d’un équilibre entre les propositions de l’artiste et celles des organisateurs, sans contrainte unilatérale.

Comment vous voyez-vous dans un avenir proche et lointain? Toujours comme soliste, ou comme membre d’un ensemble de musique de chambre, ou comme professeur, ou une combinaison de ces trois options?

Aussi longtemps que je serai physiquement capable de me produire en soliste, je continuerai à privilégier cette activité, qui représente pour moi la forme d’expression la plus forte et la plus personnelle. Bien que j’aie déjà commencé à enseigner en Allemagne, ma priorité reste le concert en solo. À plus long terme, j’envisage une évolution naturelle de ma carrière: davantage de musique de chambre et d’enseignement, tout en combinant ces activités avec la scène aussi longtemps que possible. À un âge plus avancé, l’enseignement et la musique de chambre deviendront centraux.

Pourriez-vous nous parler du projet qui vous tient le plus à cœur: la création d’une école de violon en Arménie?

Ma grande ambition est de pouvoir créer une école de violon destinée aux enfants arméniens. Plus qu’un bâtiment, il s’agit pour moi de transmettre une véritable tradition pédagogique et un haut niveau de professionnalisme, afin de former une nouvelle génération de violonistes. En Arménie, nous avons des enfants qui ont ce talent et ce potentiel et nous devons être en mesure de reprendre le processus du système éducatif musical hérité de l’époque soviétique, qui avait permis à de nombreux musiciens arméniens d’atteindre un niveau remarquable. Aujourd’hui, ce modèle s’est affaibli et un vide s’est créé, que les musiciens conscients de cet enjeu doivent tenter de combler. Je suis convaincu que l’éducation dans tous les domaines est essentielle à l’avenir du pays. Je cherche à mobiliser des soutiens et des financements pour faire aboutir ce projet. À travers l’enseignement et la transmission, j’espère contribuer à bâtir une Arménie plus forte et plus prometteuse pour les générations futures.

(Photos tirées de  www.sergeykhachatryan.com)