GYUMRI SOUS ATTAQUE TERRORISTE

(Photo www.orer.eu)

par Artush YEGHIAZARYAN

Version officielle

Le 12 Janvier 2015, Valeriy Permyakov, soldat russe de 18 ans de la 102ème base militaire russe située à Gyumri, en Arménie, abandonne son poste à 4 heures du matin en prenant avec lui sa Kalachnikov AK 47, parcourt environ 5 km dans les rues de Gyumri et entre dans une maison privée au 188 rue Myasnikyan dans le quartier connu sous le nom d’Artsakh. Il tue tous les membres de la famille Avetisyan qui dormaient paisiblement. Six d’entre eux seraient décédés immédiatement, tandis que le petit Seryozha, âgé de 6 mois, poignardé à plusieurs coups de couteau, décède sept jours plus tard à l’hôpital à Erevan. Gyumri, qui ne s’est toujours pas remise du tremblement de terre de 1988 et de la pauvreté endémique, s’est trouvée sous une attaque terroriste sans précédent. Plus tard, le meurtrier change ses vêtements et s’enfuit en laissant son arme et son uniforme militaire, y compris les chaussures sur lesquelles son nom est clairement écrit. Quinze heures plus tard il est arrêté à la frontière turco-arménienne à environ 14 km de Gyumri, près du village d’Erazgavors. C’est la garde militaire russe chargée de la protection de la frontière turco-arménienne qui l’arrête et le remet aux autorités de la base militaire russe.

Histoire de la Base militaire russe à Gyumri

La 102ème base militaire russe a été officiellement créée à Gyumri à la suite de l’effondrement de l’Union Soviétique en 1991. Un traité a été signé le 16 Mars 1995 entre la Fédération de Russie et la République d’Arménie pour une période de 27 ans. Il a toutefois été ratifié en 1997 et 2010, prolongeant sa durée à 49 ans.

Le cadre juridique

Selon le traité de 1995, plus précisément selon son point 4, tout crime commis par le personnel militaire de la base russe en dehors de la base est soumis à la juridiction de la République d’Arménie et doit être traité par les autorités arméniennes. Le point 5 du même traité stipule que les crimes commis à l’intérieur de la base sont soumis aux autorités de la base militaire et à la législation de la Fédération de Russie. C’est précisément sur ce point ainsi que sur l’article 61 de la Constitution russe que les Russes se basent afin de retenir le tueur présumé et de ne pas le remettre aux autorités arméniennes. En cas de conflit entre les points 4 et 5, l’article 6 du même traité stipule explicitement que si quelqu’un commet deux crimes, le premier à l’intérieur et le deuxième à l’extérieur de la base, il est soumis à la juridiction arménienne. Et c’est précisément le cas de Permyakov. Il a d’abord déserté, qui est un crime en soi, puis a commis les meurtres. En outre, toute personne voulant illégalement traverser la frontière nationale arménienne protégée par le Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie (FSB) est soumise à la législation arménienne, même si elle est arrêtée par les gardes russes.

L’indignation et la rage du peuple

Gyumri a réagi avec indignation et rage à l’incident. Les raisons sont multiples, la première étant l’assassinat en soi. Les Russes sont en Arménie pour assurer la sécurité et protéger des vies, alors que le contraire s’est produit. La deuxième raison était l’absence totale des représentants de l’Etat arménien à Gyumri pendant les jours qui ont suivi l’assassinat pour montrer leur solidarité avec les Gyumretsi. Ils sont arrivés à Gyumri seulement dix jours plus tard, sans doute parce qu’ils devaient accompagner une délégation russe de députés à l’enterrement du petit Seryozha. La troisième raison était la violation de la législation arménienne par les autorités russes d’une part, et la soumission complète des autorités arméniennes à ces dernières d’autre part. Le Procureur général, Gevorg Kostanyan, a annoncé publiquement un jour après le massacre que le tueur présumé serait jugé par les Russes parce qu’il était de nationalité russe. Il a soutenu sa déclaration en s’appuyant sur la Constitution russe qui stipule que toute personne de nationalité russe doit être jugée par les autorités russes et selon leur législation, même s’il y avait une base juridique solide pour le juger en Arménie conformément à la législation arménienne. Il s’est ainsi montré défenseur de la Constitution russe alors que sa mission est de défendre la Constitution arménienne. Quatrièmement, l’Etat arménien n’a pas déclaré un deuil national officiel et cette indifférence envers son peuple a créé un profond malaise. En conséquence, le 15 janvier 2015, plusieurs milliers de Gyumretsi ont envahi les rues de la ville et se sont affrontés avec la police. Douze personnes ont été blessées parmi le public et la police.

Manifestation à Gyumri (Pan Photo)

Analyse

Il y a une série de contre-arguments évidents qui réfutent la version officielle des autorités arméniennes. Le premier est que personne n’a entendu des coups tirés par la puissante Kalachnikov, bien que 28 balles aient été tirées dans le silence de la nuit. Cela impliquerait que, probablement, un silencieux a été utilisé. Si cette hypothèse s’avère vraie, il est alors probable qu’il s’agisse d’un acte terroriste délibéré et méticuleusement planifié, ne pouvant être commis que par des forces spéciales d’un Etat. Le deuxième élément douteux concerne les aveux du tueur. Celui-ci aurait déclaré avoir fait irruption dans la maison des victimes parce qu’il avait soif et voulait un peu d’eau. Il aurait ensuite commencé à tirer par peur qu’un membre de la famille soit réveillé. Est-il plausible qu’un jeune homme de 18 ans ait tué sept personnes, dont deux enfants, tout simplement parce qu’il voulait un verre d’eau? La troisième question est pourquoi le tueur présumé aurait-il laissé ses bottes militaires avec son nom clairement écrit dessus sur la scène du crime? N’était-ce pas plutôt une tentative délibérée de couvrir les véritables auteurs du crime et de tromper la société? Quatrième question: comment un homme seul aurait-il pu tuer sept personnes qui dormaient dans des chambres différentes, dans l’obscurité totale, sans que l’une d’entre elles ne se réveille? Toutes les victimes ont été retrouvées dans leur lit, atteintes par balles dans la partie supérieure de leur corps. Cela impliquerait des tirs simultanés et bien ciblés. La cinquième question est de savoir comment un soldat de 18 ans qui servait à Gyumri depuis seulement quatre mois, aurait pu trouver son chemin et marcher 15 km dans l’obscurité totale dans le but de gagner la frontière turque. Il aurait admis avoir voulu s’en tirer du crime en fuyant vers la Turquie. Les éléments précités démontrent que ce fut une attaque terroriste soigneusement orchestrée et que le meurtrier présumé n’a pas agi seul.

Conséquence

La violation ouverte par les autorités russes du traité relatif à la base militaire sur sol arménien ainsi que de la juridiction arménienne est une démonstration du rapport de force et incarne un comportement néocolonial plutôt que des relations amicales entre deux nations. Cette attitude a accentué le sentiment anti-russe résultant d’une série d’autres incidents. En 1999, deux soldats russes ivres avaient tiré de façon aléatoire sur des passants en faisant deux morts et une vingtaine de blessés. En 2012, deux enfants avaient été tués en sautant sur une mine laissée par les Russes après une exercice militaire près de leur village. Personne n’a été reconnu coupable et puni. En 2013, les gardes russes ont arrêté la députée Zaruhi Bostanjyan dans la province de Syunik avec d’autres membres de son parti Héritage en les empêchant de circuler librement dans leur propre pays. L’incident est survenu à 30 km de la zone délimitée dans laquelle les Russes sont censés exercer leurs fonctions près de la frontière avec la République d’Iran. Ces incidents sont perçus comme une perte progressive de la souveraineté arménienne.

Une affaire d’Etat

L’expérience et l’histoire des relations internationales nous montrent que les crimes de ce type ne sont jamais élucidés. Tout le monde s’interroge sur ce qui s’est vraiment passé ainsi que sur les pouvoirs derrière ce crime et leurs vraies intentions. Supposons que cet acte terroriste ait été planifié et exécuté par un Etat tiers, il devient alors évident qu’il n’est pas une fin en soi, mais plutôt un moyen pour atteindre les buts ultimes de l’Etat en question. Dans un tel cas, faudrait-il penser que le pire est encore à venir. Vu les développements récents des relations interétatiques, les conflits entre les grandes puissances et compte tenu de l’importance de la position géostratégique de l’Arménie, toute action imprudente pourrait déclencher de grands conflits. Beaucoup montrent du doigt la Turquie comme éventuel planificateur du crime dans le but de distraire et affaiblir les efforts des Arméniens du monde entier qui s’apprêtent à commémorer le 100ème anniversaire du Génocide à l’échelle internationale. D’autres tirent des parallèles dans leur analyse entre cet assassinat et la politique d’escalade militaire de la part de l’Azerbaïdjan sur la ligne de contact entre les deux pays. L’entrée de l’Arménie dans l’Union Eurasienne et la montée de tension entre l’OTAN et la Russie font aussi l’objet d’analyse. Quoi qu’il en soit, il nous est impossible de prédire, de prouver ou de réfuter l’une ou l’autre de ces hypothèses.

Conclusion

La meilleure façon de rendre hommage à ces sept âmes innocentes serait d’adopter et de suivre une stratégie bien calculée visant à renforcer notre souveraineté. Le massacre de Gyumri et les actes de nature génocidaire que nous pouvons observer en Syrie et dans le nord de l’Irak démontrent encore une fois que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes pour assurer la survie de notre nation dans un contexte international en mutation rapide où l’anarchie règne. Il est cependant important de ne pas promouvoir des sentiments antirusses puisqu’un retrait soudain des forces armées russes pourrait avoir des conséquences désastreuses pour la sécurité nationale. Compte tenu de nos capacités économiques et militaires, il ne nous serait pas possible aujourd’hui de combler l’énorme vide qui en résulterait. Gyumri est la région la plus pauvre de l’Arménie où le chômage atteint 50% et la plupart des Gyumretsi sont directement ou indirectement liés aux activités économiques de la base. D’autre part, les menaces continues de la part de nos voisins extrêmement hostiles posent de grands dangers. Dans ces circonstances, la sécurité nationale devrait être pour nous une priorité absolue, avant même la reconnaissance du Génocide. La sécurité nationale ne signifie pas seulement l’élimination des menaces de voisins hostiles. Elle englobe aussi d’autres éléments essentiels tels que l’éducation de masse, une population en bonne santé morale et physique, la puissance économique, le développement durable, l’indépendance énergétique, un environnement propre ainsi que l’immigration de masse au lieu de l’émigration que nous connaissons aujourd’hui. À une époque où le système international des Etats subit de graves perturbations en raison de la déficience de la primauté du droit au niveau international, devenir un pays démocratique nous permettrait de nous éloigner des systèmes dictatoriaux de la région et de devenir un pays modèle juste, puissant et prospère. Ainsi, en devenant un Etat démocratique au sein duquel la vie humaine est une valeur absolue et l’état de droit prévaut, nous parviendrons non seulement à nous développer économiquement et militairement, mais aussi à devenir un partenaire fiable dans les affaires internationales et à bénéficier du soutien et du respect de la communauté internationale. Cela ouvrira, à son tour, la voie vers la reconnaissance du Génocide et l’élimination de nombreuses menaces exogènes.

2017-07-24T18:12:59+02:00 15.03.15|ARMÉNIE & ARTSAKH|

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