Philippe DERSARKISSIAN
Le jour décline sur Erevan, il tutoie la nuit.
Nous sommes en juillet 2019, les terrasses s’illuminent et s’animent avec ce brouhaha de personnes qui entrent et sortent en ce début de soirée.
J’aime cette ville. Je ressens ici cette formidable énergie si bénéfique, celle qui nous fait revenir ici, dès que nous pouvons: Je me ressource, et même «je me recharge» et cette belle cité que j’arpente au fil des années est une source inépuisable qui nous emplie de force et de souvenirs divers, et le tout amplifié avec les vidéos ou les photos que nous réalisons, tous, pour cristalliser des moments: Des éclats de rire, et des rencontres en famille comme point de ralliement à Erevan ou avec des amis, et les revoir ensuite sur nos smartphones tout au long de l’année… et puis, lorsque cela ne suffit plus, recommencer, et revenir encore, année après année, dans cette mère-patrie, et nous reconnecter à sa phénoménale énergie.
Là, je suis face à Cascade, je longe cette petite place si joliment agrémentée de statues au sein de massifs de fleurs, sublimés par des pelouses. J’arrive au pied des marches de Cascade.
Pour ceux d’entre vous qui ne connaitraient pas l’endroit (ce serait étonnant si vous êtes déjà venu à Erevan!), voici un très rapide descriptif: Cascade est une succession de larges marches en travertin de 8 mètres de largeur, deux longues volées de marches séparées par de vastes paliers eux-mêmes ornés de fontaines, de statues et d’œuvres d’art diverses et de jardins pour ponctuer votre ascension (ou reprendre votre souffle!).
C’est un espace monumental, une rue verticale en quelque sorte, un trait d’union entre le quartier de l’Opéra en bas et celui de Zeytoun et d’Arabkir en haut. 572 marches sur une longueur de 302 mètres et 78 mètres de dénivelé: Des escalators peuvent aussi vous faire oublier les chiffres précédents et vous mèneront presqu’en haut, à la place des Victoires.
Lorsque cette «montagne» sera vaincue alors là, et en fonction de la météo, vous verrez se détacher au loin l’autre montagne: Le Mont Ararat.
Je suis au pied de Cascade, m’assieds sur un banc, l’appli de mon téléphone m’indique un total de 10,6 kms de marche, Bon pour Cascade à pied: On verra demain!
J’observe un homme passer à quelques mètres de moi, Costume sombre, chapeau, moustache, il marche d’un pas alerte et je lâche:
– «Tamanian!» il se retourne, et moi gêné: «Monsieur Alexandre Tamanian?» il s’arrête, me regarde: «Vous me connaissez, vous êtes architecte?».
Et moi: «Non pas architecte, mais dans l’immobilier, et donc, oui, je vous connais par l’histoire, votre œuvre, et quelques photos que j’ai vu passer». Il sourit, et j’ajoute: «J’adore cette ville, y suis très attaché et… »
…Il me coupe la parole: «Tu aimes la ville, hein? alors lève-toi et je vais te la faire découvrir ! Allez, du nerf, tu te reposeras demain!» il se retourne et observe Cas-cade, longuement, très longuement, pas comme un touriste mais comme un professionnel qui analyse un site. Il reste silencieux. Et moi de lui demander: «Et alors?» et il me répond: «Cela? eh bien! Ce n’est pas de moi, mais je comprends l’idée» et pointant son doigt vers les gens qui commencent à monter les marches: «une ville doit provoquer des rencontres, faire marcher les gens, ce n’est pas moi qui l’ai construite cette cascade mais elle s’inscrit dans ma logique urbaine, dans mon plan directeur pour Erevan que j’ai fait le 3 avril 1924 et je voulais vraiment cette liaison entre le centre de la ville et les quartiers au nord, mon confrère Jim Torosyan a repris mon idée. Mais alors, il l’a sublimée! Cascade est un trait d’union!»
Nous ne cheminons pas très longtemps, et arrivons à la place de la République, il sourit pose sa main sur une pierre, du tuf, bien évidemment et ajoute: «Une ville doit avoir sa propre lumière, tu vois, ce tuf n’est pas simplement qu’un minéral! Il change en fonction de la lumière: Le matin il est presque rose avec des nuances d’orange et d’ocre, et le soir il devient rouge».
Et moi: «Oui, vous vouliez donner une identité, une couleur, à Erevan!»
– «Oui, Philippe, mais pas seulement, je voulais que quelqu’un, qui arrive ici, comprenne qu’il est en Arménie».
J’avais lu que la place de la République est l’expérience la plus spectaculaire de l’urbanisme de Tamanian car elle est conçue comme une grande place centrale autour de laquelle sont implantés les bâtiments institutionnels. Cette place n’est pas que l’œuvre de Tamanian: Il a créé une règle architecturale à laquelle les bâtiments suivants doivent se conformer. Cette règle architecturale à toujours cours aujourd’hui car les architectes se succédant ont gardé cette idée de «ville-jardin» dont nous constatons encore plus l’intérêt en cette période de dérèglement climatique: De larges voies, des boulevards plantés, des parcs publics, des espace verts.
Tamanian a fixé la géométrie fondamentale d’Erevan comme Hausmann l’a fait à Paris.
Sur notre droite le Palais du gouvernement l’un des chefs d’œuvre d’Alexandre Tamanian qui se retourne vers moi, me disant: «Allez, pas de fausse modestie je suis fier de cet édifice à double titre, d’abord comme architecte et ensuite comme père. Savais-tu Philippe que c’est mon fils Gevorg qui l’a achevé dans les années 1950 alors que ce projet, je l’avais commencé en 1926?».
«Non je ne le savais pas, mais j’aime, parce que ce bâtiment inclut différents éléments qui sont autant de référence à notre culture et à notre architecture: La monumentalité classique, le tuf rose, les arcs et colonnades, aussi une référence à l’architecture médiévale et puis enfin cette composition adaptée à la forme de la place…»
Nous nous dirigeons vers l’Opéra, et le visage d’Alexandre s’illumine, il sourit franchement: «Alors celui-là, alors celui-là!», il regarde la grande composition circulaire et ajoute «Puisque les gens continuent à se retrouver ici après ma mort, l’architecture à fait son travail».
Gevorg Tamanian poursuivra le projet de son père Alexandre lequel mourra en 1936 et qui ne verra donc jamais l’achèvement de son Opéra. Le théâtre sera achevé en 1939 et la salle de concerts en 1953 et ce projet recevra une médaille d’or à l’exposition internationale de Paris de 1937, une reconnaissance internationale.
Alexandre ajoute: «Mon intuition c’est qu’un bâtiment ne reçoit pas nécessairement sa valeur symbolique par décret, c’est la ville et le regard des habitants qui en font un symbole».
Nous parvenons à la Northern Avenue ou l’Avenue du nord ou en arménien: Հյուսիսային պողոտա (Hyusisayin poghota) qui relie le secteur de l’opéra au centre administratif et je propose à Alexandre d’aller boire un verre à une terrasse. Nous nous asseyons à une table et attendant le serveur, il se tourne et se retourne se lève pour observer et son visage se ferme. Tout autour de nous se dressent des immeubles modernes et Tamanian observe, ces constructions contemporaines.
Moi: «Vous n’aimez pas, c’est ça?» il me regarde: «Ce n’est pas ça, certains de ces immeubles sont intéres-sants, mais d’autres pourraient aussi bien se trouver à Madrid, Moscou ou Dubaï, alors vois-tu, un architecte peut construire un immeuble n’importe où, mais construire un immeuble qui appartient à l’endroit où il se trouve c’est un exercice beaucoup plus compliqué».
Il boit son verre, se lève, la nuit est définitivement tombée, il me tend sa main, je me lève et le salue et il ajoute: «Construisez pour ceux qui ne sont pas encore nés», il s’éloigne se confond dans la foule et disparait. Je hèle le serveur pour payer et ajoute «Je paierai pour nous deux» il me regarde, perplexe, un peu moqueur: «Mais vous êtes seul, Monsieur».
Mon appli m’indique 15,3 kms parcourus aujourd’hui soit 4,7 kms de plus qu’à Cascade…il est minuit.
En 1924, Alexandre Tamanian devait concevoir un Erevan de 150 000 habitants (aujourd’hui 1,1 million) comme projet de départ mais, l’industrialisation soviétique accéléra considérablement la croissance et l’architecte dut adapter la capitale à cette nouvelle dimension mais il mourra avant d’avoir pu l’achever en 1936 et à l’âge de 57 ans.
Toute sa vie durant il devra composer avec l’internationale soviétique et l’identité nationale arménienne.
C’est ce qui rend son architecture si particulière.
Alors quand vous vous rendrez de nouveau à Cascade, faite un clin d’œil à la statue d’Alexandre Tamanian en train d’étudier ses plans.
On ne sait jamais, il pourrait être votre guide, le temps d’un rêve.



