Cathédrale Sainte-Croix d’Aghthamar, Xe s.

Séta KAPOÏAN

Ce voyage était axé autour de la découverte du monastère de Tatev, de l’église Sainte-Croix sur l’île d’Aghthamar et des ruines d’Ani.

J’ai effectué le voyage de Yerevan à Tatev par une belle journée d’automne. La brume du matin s’est vite dissipée et nous a permis de voir les deux Massis en majesté depuis Tigranachen. Le paysage dans les tons d’ocre, en altitude et à l’infini, le tutoiement des sommets dans ce matin ensoleillé m’ont préparée à mon émerveillement d’abord aux portes du Siounik puis à Halidzor lorsque le paysage devient sauvage et grand avec les gorges et le fleuve du Vorotan. Le téléphérique, construit il y a quinze ans grâce aux fonds de la Fondation Ruben Vartanian et au talent des ingénieurs suisses, nous conduit à ce monastère du Xe siècle. Sur cet éperon rocheux, je me rends compte, si j’ose dire physiquement et concrètement, que les Arméniens ont toujours dû choisir des lieux presque inaccessibles pour tenter de se protéger. Aujourd’hui, l’Arménie se déclare audacieusement «carrefour de la paix» alors qu’elle a toujours été le carrefour de tous les dangers. Je prends mon temps pour parcourir le site, visiter les édifices, y revenir et toujours et encore regarder de près le mausolée de Grégoire de Tatev, moine, poète, peintre, enseignant, philosophe et copiste du XIVe siècle. Ce monument, orné de nombreux khatchkars, d’une petite coupole avec coiffe en ombrelle, me fascine par son incroyable finesse. Après la longue visite, il faut partir et c’est le premier arrachement des lieux de ce séjour qui comportera une suite de départs obligatoires. Mais l’après-midi est encore douce et dorée et, avant de prendre la route du retour, je plonge encore plus profondément dans le passé de cette région en me trouvant sur le site mégalithique de Zorats Karer, entouré de montagnes arides et grandioses. Et puis, au revoir ou adieu au Siounik.

Monastère de Tatev – Église Saint Grégoire et, au premier plan, le mausolée de Grégoire de Tatev

Notre petit groupe, devenu famille d’élection, s’est installé sur le bateau privé qui nous emmène à l’île Aghthamar située sur le lac de Van. Le bateau avance très lentement dans le matin glorieux, ensoleillé. En silence, puis dans la musique d’une chanson dédiée à une légende de l’île, on distingue de mieux en mieux l’église Sainte-Croix. Elle se révèle à nous, nous abordons. Nous avons tout le temps de goûter, chacun à son rythme, les bas-reliefs représentant des scènes de l’Ancien et du Nouveau Testament mais aussi le roi Gaguik, Saint Grégoire l’Illuminateur, des scènes de chasse, de la vie quotidienne, des animaux réels et fantastiques. Les inscriptions sont lisibles: je lis ԵՂԻԱ ՄԱՐԳԱՐԷ (Elie, prophète). Je ressens au plus profond de moi que j’ai le privilège de me trouver au cœur du pays arménien et que j’appartiens à celui-ci, le Vaspourakan. Je suis devant le joyau non seulement du patrimoine architectural arménien du Moyen-Âge mais devant un phénomène unique à cette époque, dû à l’architecte Manuel. A l’intérieur, les fresques: les scènes se suivent, s’entremêlent presque. Les couleurs, le bleu. C’est difficile de décrire et ce que j’écris ressemble aux parties effacées des fresques: le mystère du lieu dans le silence. Laisser les images impressionner mon cerveau et que le souvenir reste gravé dans ma mémoire. C’est déjà l’heure de partir.

Cathédrale d’Aghthamar – Elie, prophète – Xe s.

Cathédrale Sainte-Croix d’Aghthamar, fresques – Xe s.

Le temps est gris lorsque nous visitons Ani dans sa grandeur passée qu’on devine malgré sa déchéance actuelle. On est sur le haut plateau arménien. Cette grande étendue isolée, désolée, avec ses murailles monumentales, émaillée des ruines d’une cathédrale, d’églises, d’une mosquée, de rues commerçantes, avec au loin le drapeau de l’Arménie, me prend à la gorge avec une colère rentrée due aux destructions humaines anciennes et plus récentes. Ce lieu royal, d’une valeur universelle exceptionnelle, est encore déshonoré aujourd’hui à cause notamment de la présence d’animaux qui paissent l’herbe et y déposent leurs excréments, ceci alors que le site est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. J’ai lu récemment et on me dit que la cathédrale pourrait rouvrir comme mosquée.  On peut imaginer le faste de cette capitale des Bagratides de 961 à 1045, située sur l’une des branches de la route de la soie, son commerce florissant, avec ses «mille et une églises» et ses cent mille habitants. Ma colère s’estompe et je plonge dans l’Arménie historique. Elles sont ici: notamment la cathédrale de la Sainte-Mère-de-Dieu dont le fameux architecte Trdat a reconstruit la coupole de Sainte-Sophie, l’église des Saints-Apôtres, l’église du Saint-Sauveur,  celle de Saint-Grégoire de Gaguik, dite Gaguigashen, circulaire sur le modèle de Zvartnots, celle de Saint-Grégoire de Tigran Honents avec ses oiseaux sculptés, ses entrelacs, ses fresques Cette dernière surplombe le ravin et le fleuve Akhourian qui séparent la Turquie de l’Arménie. J’ai conscience que j’ai les pieds posés sur cette terre dont le nom, Ani, m’est connu depuis l’enfance, que je croyais ne jamais visiter. Oui, c’est miraculeux que je sois là et que je voie, tout près de mon corps, avec au-delà, mais tout près, le drapeau arménien planté de l’autre côté de la frontière, sur ces terres nues, oui, c’est un miracle que je voie ces églises arméniennes en ruines dont l’architecture extraor-dinaire représente l’école d’Ani. Les superlatifs ne sont pas de trop, mes sentiments excessifs non plus. Je ne vais pas non plus présenter d’excuses pour ne pas m’étendre sur la conquête d’Ani par les Turcs seldjoukides. Je suis un peu ivre et, pour un moment, contemporaine des Xe-XIe siècles de l’histoire de la Grande Arménie. Silence et recueillement. La pluie et le vent nous ont chassés des lieux au bout de quatre heures et, une fois de plus, il a fallu partir et revenir à la réalité.

Entrée du site d’Ani, Xe s.

À l’arrière-plan, la cathédrale d’Ani.

Ani – Église Saint-Grégoire de Tigrane Honents, XIIIe s.

Ani – Église Saint-Grégoire de Tigrane Honents, XIIIe s.

Ce beau et merveilleux voyage nous a fait découvrir les trois églises d’Achtarak, un concert de musique traditionnelle à Gumri, en Arménie, le musée Vahan Terian en Géorgie. En Turquie, les églises de Yeghegnamor (Xe-XIe s., Cengilli), Saint Barthélémy (XIIIe-XIVe s., dont les fondations datent du IVe s., sur un promontoire dans le village d’Albayrak), Soradir ou Saint-Etchmiadzine (VIIe s., église des Ardzrouni, près de Van), l’église/monastère de Varagavank (Xe-XIe s., près de Van) sont toutes partiellement détruites, dans un état pitoyable, mais ce fut très émouvant de les découvrir, parfois dans des lieux difficilement accessibles. Nous avons aussi visité les villes de Van (le musée, les inscriptions ourartéennes, la porte de Mher) et de Kars, le palais Ishak Pacha (XVIIe s.) près de Dogubayazit, les chutes de Berkri, la mine de sel de Koghb.

Monastère de Varagavank, Xe-XIe s., Vaspourakan

J’exprime ma plus vive gratitude à KASA Fondation humanitaire suisse (tourisme.kasa.am) pour l’organisation de ce voyage hors normes.