L’exode des Arméniens de Bakou en janvier 1990 (photo de Dmitry Sokolov, TASS)

Maral SIMSAR

L’agitation qui a marqué la campagne électorale en Arménie ne s’est pas calmée après l’annonce des résultats définitifs du scrutin*. Sur fond de recours déposés devant la Cour constitutionnelle par sept formations politiques contestant ces résultats, la situation s’est tendue davantage avec les restrictions croissantes imposées par la Russie à l’importation et au transit de produits arméniens et leur interdiction complète à partir du 12 juin 2026. Cet embargo vise tous les produits soumis à un contrôle phytosanitaire notamment les fruits, les légumes, les fleurs, les eaux minérales, les boissons alcoolisées et les produits de la pêche. Rappelons que la Russie demeure le principal partenaire commercial de l’Arménie, représentant environ 37% du commerce extérieur du pays, et que malgré la mise en place par le gouvernement arménien de mesures de soutien aux exportateurs, ces derniers restent particulièrement dépendants du marché russe.

Pendant ce temps, l’Azerbaïdjan accentue la pression sur l’Arménie en liant la signature du traité de paix au retour de 300 000 Azerbaïdjanais en Arménie sous l’égide de l’organisation « Communauté d’Azerbaïdjan occidental ». Après le festival-forum «Retour en Azerbaïdjan occidental» organisé par le gouvernement de Bakou les 18 et 19 juin à Ordubad dans la République autonome du Nakhitchevan, une conférence internationale s’est tenue le 24 juin au Congrès américain à Washington. Organisé par l’ONG liée au gouvernement azerbaïdjanais Baku Initiative Group (BIG), cet évènement intitulé «Le droit au retour et à l’autodétermination: doubles standards et approches sélectives» constitue une première historique au Capitole. Il marque une nouvelle étape dans la stratégie de Bakou visant à internationaliser ce récit.

Parallèlement à la réunion de Washington, une autre manifestation consacrée au même thème s’est tenue le même jour à Bakou. À cette occasion, Aziz Alekberli, député de l’Assemblée nationale et président de la «Communauté de l’Azerbaïdjan occidental», est allé plus loin en affirmant que «la question du retour des Azerbaïdjanais de l’Ouest doit devenir un sujet à part entière du processus de paix entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie». Le vice-président de l’Assemblée nationale, quant à lui, a déclaré ouvertement que, dans le nouveau contexte régional, le président azerbaïdjanais avait fait de la question de «l’Azerbaïdjan occidental» une priorité de l’agenda national.

Ce faux récit officiel promu de manière de plus en plus soutenue par Bakou représente une menace d’annexion et de modification démographique forcée du territoire de la République d’Arménie. Il sert à l’Azerbaïdjan de base juridique et idéologique pour contester l’intégrité territoriale de l’Arménie souveraine.

Cependant, les autorités arméniennes continuent de relativiser ces menaces. Interrogé à ce sujet, le Premier ministre Nikol Pashinyan s’est contenté de faire le parallèle entre ce narratif de l’Azerbaïdjan et les actions en faveur du droit au retour des Arméniens en Artsakh.

Or ce parallèle pose un problème: Qu’est-il advenu de plus de 400’000 Arméniens chassés d’Azerbaïdjan à la fin des années 1980 et au début des années 1990 suite aux pogroms anti-arméniens commis à Soumgaït, Bakou, Kirovabad et ailleurs? Pourquoi ne pas opposer le droit au retour de ces réfugiés arméniens en Azerbaïdjan aux revendications azerbaïdjanaises?

Au milieu des années 1990, constatant que la situation sécuritaire excluait tout retour volontaire en Azerbaïdjan, les autorités arméniennes avaient privilégié l’intégration complète de ces réfugiés en facilitant leur naturalisation. Si une partie s’est établie en Arménie beaucoup ont choisi d’émigrer vers l’Europe, la Russie et les États-Unis. Les efforts des organisations œuvrant pour la défense de leurs droits n’ont malheureusement pas été soutenus par les gouvernements successifs d’Arménie. Entretemps, Bakou a maintenu les réfugiés azéris dans des conditions difficiles et, pendant des décennies, a utilisé leur statut de «réfugiés de l’intérieur» (IDP) comme un puissant outil de rhétorique nationaliste et de pression diplomatique sur la scène internationale.  La question des réfugiés azéris est ainsi restée à l’ordre du jour des instances internationales alors que celle des Arméniens chassés de l’Azerbaïdjan pendant la même période a été occultée.

Le concept de l’Azerbaïdjan occidental, qui a déjà fait un bon bout de chemin dans les annales diplomatiques, constitue une menace existentielle pour la souveraineté de la République d’Arménie et doit être combattu par tous les moyens et à tous les niveaux. C’est une question de sécurité nationale et elle doit être traitée en tant que telle par les futurs gouvernements arméniens.

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(*) Selon les données définitives de la Commission électorale centrale, le parti au pouvoir «Contrat civil» a remporté les élections avec 49,74% des voix, suivi du bloc «Arménie forte» avec 23,27% et du bloc «Arménie» avec 9,92%.