Philippe DERSARKISSIAN

Le royaume arménien de Cilicie, nommée aussi «la petite Arménie» indépendante de 1080 à 1375 et donc situé en dehors de l’Arménie historique (La grande Arménie) fut un centre culturel et politique majeur.

Sa capitale était Sis, une place forte de la chrétienté orientale, et aussi un soutien précieux pour les Croisés.

Depuis l’époque Cilicienne, les catholicos arméniens de Sis mais aussi d’Etchmiadzine étaient très proches du pape qu’ils respectaient.

Aussi, au cours du XVIIème siècle, les catholicos entretenaient une correspondance avec le Saint-Siège.

En 1628 Movses III de Tatev qui fut le chef suprême de l’Église apostolique arménienne exprima lui aussi sa communion ecclésiale avec l’évêque de Rome (Urbain VIII), lors d’un synode dans cette même ville.

Au fil du temps, jaillirent des maladresses et des incompréhensions et, les relations entre Etchmiadzine et Rome se distendirent, mais sans se rompre.

Dans ce contexte religieusement houleux apparait celui dont je voulais vous relater l’histoire. Il est né à Sébaste (Sivas) en 1676 et il s’agit de Manouk Petrosian, il passe sa jeunesse dans les monastères de Sébaste, d’Erzouroum, d’Etchmiadzine, de Sevan, de Chypre et sera ordonné prêtre en 1696 et recevra le titre de vardapet: docteur en théologie, et il deviendra le père Mékhitar de Sébaste.

Alors à peine âgé de vingt ans, il songe déjà fonder une Congrégation religieuse «Pour le service et l’illumination arménienne» car il est déçu dans ses recherches d’instruction et de spiritualité.

La jeunesse et la foi comme seul bagage, il constitua à Constantinople et en 1700, la base de son Institution: Il sera le fondateur de la Congrégation des Pères Mékhitaristes d’un ordre catholique arménien.

Sauf que nous sommes à Constantinople et, que quelques patriarches arméniens veulent rompre définitivement avec la tolérance des Catholicos d’Etchmiadzine et obligent les fidèles à «anathématiser» c’est-à-dire à condamner le concile de Chalcédoine: On a toujours le choix de s’opposer mais dans le meilleur des cas c’est la prison ou alors…La mort.

J’avais évoqué le fameux concile de Chalcédoine dans un texte précédent où la question était de savoir qui était vraiment le Christ.

Pour les catholiques Il fut décidé qu’il était une seule personne en deux natures: pleinement Dieu et pleinement homme.

Mais les Églises d’Orient (arménienne, copte, syriaque) rejetèrent cette thèse affirmant que le Christ n’avait pas deux natures mais bien une seule tout aussi bien divine qu’humaine.

Donc plutôt que de s’opposer et de ne devenir qu’un père martyr… Mékhithar décida de partir pour Modon (dans le Péloponnèse) qui était assujettie aux vénitiens.

Il y bâtit son monastère et séjourna dans cette ville une douzaine d’années jusqu’à l’invasion des Ottomans en 1715.

Il comprit très vite – comme une intuition – que son œuvre ne pourrait pas perdurer et se développer dans un pays dominé par le croissant mais uniquement en terre chrétienne. Il s’établit alors à Venise, la sérénissime, qui lui donna asile en 1717, dans la lagune, et dans l’île de Saint-Lazare et c’est bien là, et définitivement, que la communauté du père Mékhitar se fixa.

Mais alors, comme catholique et dans cette logique de plutôt s’installer en Italie, pourquoi le père Mékhitar choisit Venise au lieu de Rome qui semblait plus indiquée?

Simplement la République de Venise était indépendante du pouvoir du pape et était une ville réputée pour sa tolérance religieuse et ainsi les moines gardaient leur identité arménienne, et aussi conservaient leur liturgie orientale, travaillaient aussi plus librement.

De surcroit, Venise était depuis plusieurs siècles déjà, un pont entre l’occident et l’orient: Il y avait des relations commerciales entre les deux pays et à fortiori des relations culturelles.

Donc pour Mékhitar ce lieu était un compromis stratégique parfait et non antinomique car il cherchait un équilibre entre orient et occident: le but étant de s’intégrer sans s’assimiler.

Il s’agissait aussi de sanctuariser et de faire rayonner la culture arménienne dans son ensemble et l’installation des moines à San Lazzaro visait objectivement à préserver l’identité arménienne en développant un centre intellectuel majeur.

Mékhitar réprouvait en outre énergiquement toute la latinisation du rite et de la discipline arménienne. Il était donc ferme dans sa communion de foi avec Rome tout en étant soucieux du caractère absolu-ment arménien de son œuvre, ce qui lui valut d’être accusé de duperie par les tribunaux romains ou taxé de fausse arménité par les nationalistes… Mais peu importe…

C’est ainsi que plus de trois cents années plus tard, nous sommes sur le quai, non loin de la place Saint-Marc pour prendre le bateau et nous rendre à San Lazzaro degli Armeni, Une petite île aux origines médiévales qui était une léproserie car il fallait isoler les malades et le nom de Saint-Lazare est traditionnellement associé aux malades et aux pauvres.

 

Cette île devint, avec le travail acharné des moines, un monastère, ils aménagèrent des jardins, construisirent des lieux d’études et de prière, et une église (avec de superbes mosaïques de Murano), ils fondèrent une bibliothèque et rassemblèrent des manuscrits anciens, des œuvres religieuses et littéraires et cette bibliothèque deviendra une des collections arméniennes majeure en Europe.

Les moines vont créer une imprimerie, éditer des dictionnaires, des livres religieux, historiques, et contribuèrent ainsi à diffuser la culture arménienne dans le monde.

Les moines mékhitaristes traduisirent aussi des œuvres européennes en arménien, toujours pour cet échange culturel entre l’occident et l’orient.

San Lazzaro degli Armeni est un centre intellectuel reconnu par les chercheurs et les érudits.

En 1816, le célèbre poète britannique Lord Byron séjourna sur l’île pour y apprendre l’arménien et travailler avec les moines. Il participa aussi à des traductions et autres travaux linguistiques.

Sa venue contribua grandement à faire connaitre San Lazzaro degli Armeni dans toute l’Europe.

Un des chefs-d’œuvre de Mékhithar et de son école est bien son monumental dictionnaire de la langue arménienne, le Haykazian Bararan, en deux volumes dont le premier volume fut publié avant sa mort en 1749 et le deuxième posthume en 1769.

À savoir qu’avec la parution de ces ouvrages, l’arménien devint la sixième langue du monde à posséder un tel dictionnaire aussi complet après le latin, le grec, le français, l’italien et l’espagnol car les dictionnaires anglais et allemand sont postérieurs.

Mékhitar de Sébaste est mort dans son île, le refuge de Mékhitar… le 27 avril 1749.

Bien conscient des reproches qu’on lui adressait au sujet de ses principes ecclésiastiques il déclara simplement: «Je ne sacrifie ni ma nation à ma foi, ni ma foi à ma nation».

Depuis son île, Mékhitar est toujours un phare qui veille et rayonne comme une mémoire du rivage, celle de notre si riche culture.