LA RUÉE VERS L’OR: AMULSAR

En novembre 2014, Lydian International Limited a annoncé qu’il avait reçu le feu vert à son projet d’exploitation minière sur le gisement aurifère d’Amulsar dans la région de Vayots Dzor en Arménie suite à l’approbation par le ministère arménien de la Protection de la  Nature de son évaluation de l’impact sur l’environnement. Le droit minier a été accordé par le ministère de l’Energie et des Ressources naturelles à Geoteam CJSC, filiale arménienne de Lydian, qui effectuait des travaux d’exploration sur le site depuis 2006. Les actionnaires principaux de Lydian International Limited, enregistré dans la zone offshore des Iles de la Manche et coté à la bourse de Toronto depuis 2008, sont International Finance Corporation (IFC) et la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (BERD).

Selon Howard Stevenson, le PDG de Lydian, Amulsar a le potentiel de devenir un projet exemplaire d’investissement et d’exploitation minière en Arménie qui serait bénéfique pour le pays et les investisseurs de Lydian. «La société s’engage à mettre en œuvre les meilleures pratiques internationales en respectant les standards de l’IFC et de la BERD sur les plans social et environnemental tout au long de la durée du projet» a-t-il souligné.

Hayk Aloyan, le directeur général de Geoteam CJSC a déclaré que le projet pour lequel USD 420 millions seront investis, offrirait environ 1500 places de travail au cours des deux années de construction et plus de 700 postes permanents pendant au moins 10 ans d’exploitation. Selon lui, Amulsar met en évidence la possibilité de développer un projet minier en Arménie en ligne avec la meilleure pratique de l’industrie, avec une bonne gestion sociale et environnementale qui profiterait au pays et aux communautés autour du projet.

«Amulsar: Exploitation minière responsable, développement durable» lit-on sur le site de Geoteam. Depuis 2009, la société aurait investi chaque année entre USD 350’000 et USD 400’000 dans des projets sociaux dans les villages de Gorayk, Saravan et Gndevaz ainsi qu’à Jermuk, notamment dans l’infrastructure rurale, l’éducation, les arts, l’agriculture et la santé.

Malgré cette façade reluisante et une campagne internationale de relations publiques brillamment menée par les dirigeants de Lydian, de Geoteam et les représentants de l’IFC et de la BERD, la mine d’Amulsar continue de provoquer les protestations des défenseurs de l’environnement et d’une partie de la population locale.

Anna Shahnazaryan est une jeune activiste du mouvement « Save Teghut » qui lutte entre autres contre l’exploitation de la mine d’Amulsar. Diplômée  en développement international et gestion de la faculté de l’Ecologie humaine de l’Université de Lund en Suède, Anna travaille auprès de la fondation Civilitas en tant que conceptrice et responsable de projets. Pour elle, le projet d’Amulsar comprend plusieurs zones d’ombre: «La mine d’Amulsar avait déjà été explorée à l’époque soviétique et des articles scientifiques avaient été publiés dans des revues spécialisés. Nous savons aussi qu’il existe des mines d’uranium à environ 2 km de la mine d’or d’Amulsar et ses réserves sont estimées à environ 76 tonnes. Nous ne comprenons pas pourquoi Lydian insiste à dire qu’il s’agit d’une mine découverte en 2005, qui a un grand potentiel, se créant ainsi une belle image avec le but de faire progresser ses actifs. De surcroît, c’est une société nouvellement créée dans le but d’exploiter la mine d’or d’Amulsar et n’a aucune expérience dans ce domaine. Dès lors, il nous est difficile de croire qu’elle mettra en œuvre les meilleures pratiques d’exploitation minière responsable sur les plans social et environnemental».

Anna Shahnazaryan explique que l’opposition au projet d’Amulsar repose sur plusieurs raisons:

«Les risques les plus importants sont liés aux ressources stratégiques du pays en eau car la mine à ciel ouvert se trouve dans le bassin des rivières Arpa et Vorodan alors que toute  l’infrastructure du projet sera érigée prés de ce bassin, non loin des réservoirs de Kechut et de Spandaryan. Pendant l’exploitation de la mine, les minerais et stériles extraits du sous-sol, contenant plus d’une vingtaine d’autres éléments dangereux, se répandront dans la nature par le ruissellement des eaux pluviales et s’infiltreront dans les eaux souterraines. La contamination des eaux se fera également par l’évaporation et la chute des pluies ainsi que par la lixiviation. Les eaux ainsi saturées par des substances métalliques toxiques seront déversées dans le tunnel Vorotan- Arpa et transférées au réservoir de Kechut et de là, dans le lac Sevan via le tunnel Arpa-Sevan, et changeront la composition et la qualité des eaux. Je tiens à préciser que selon les lois concernant le lac Sevan, toute activité qui pourrait avoir un impact négatif sur l’écosystème du lac est interdite.

Jermuk

Le projet représente des risques pour la station thermale Jermuk qui se trouve seulement à  12 km d’Amulsar et les frontières de la zone touristique, selon une décision du gouvernement concernant le plan de développement de la ville, s’étendent jusqu’à 2 à 4 km de la mine. Il est évident que l’exploitation de la mine d’Amulsar fera perdre à Jermuk son statut de station thermale. De nombreux emplois risquent ainsi de disparaître. De surcroît, il n’est pas possible de contrôler l’impact des milliers d’explosions qui surviendront pendant l’activité minière sur les sources minérales de Jermuk.

Selon les données publiées par WWF (World Wildlife Fund) en 2013, les zones de reproduction de 22 espèces animales et d’une plante répertoriées dans le livre rouge des espèces menacées d’extinction de la République d’Arménie sont situées dans la région d’Amulsar. La loi arménienne sur les ressources du sous-sol interdit toute activité minière près des zones de reproduction et passages de migration de ces espèces menacées. Le 31 juillet 2014, le gouvernement arménien a toutefois adopté une décision (N 78-N) qui permet le transfert des plantes répertoriées dans ce livre si elles ne peuvent pas être préservées dans une zone d’activité commerciale. Nous pensons que cette décision avait pour but de lever tout obstacle d’ordre environnemental à la réalisation du projet d’Amulsar.

(photo armecofront)

L’exploitation de la mine à ciel ouvert pourrait avoir un impact sur la mine d’uranium qui se trouve à proximité avec le risque d’empoisonnement des eaux par radiation.

L’usine d’extraction d’or par lixiviation en tas sera construite sur un terrain de 30 hectares à Gndevaz, un village doté d’un grand potentiel pour les activités agricoles, notamment dans la production d’abricots, qui assure l’approvisionnement des installations touristiques de Jermuk en produits alimentaires. Les habitants de Gndevaz perdront ainsi une partie de leurs champs et vergers et ne pourront plus vendre leurs produits car leurs terres seront contaminées. Après l’exploitation de la mine, il nous restera des millions de tonnes de minerais concassés contenant des métaux lourds et éléments toxiques et davantage de roches minéralisées.»

En réponse à ces craintes, les autorités arméniennes favorables au projet estiment que l’exploitation de la mine ne causera aucun dégât à l’environnement et que l’activité minière n’est pas incompatible avec le tourisme, le thermalisme et l’agriculture. Le responsable de Geoteam en charge des affaires environnementales et sociales a assuré que la nouvelle méthode de dynamitage qui sera utilisée produira moins de poussière. S’agissant du procédé de lixiviation en tas, le directeur général de Geoteam a expliqué dans une interview à Mediamax que cette méthode d’extraction ne produisait pas de stériles minières. Et d’ajouter que lorsque l’activité minière arriverait à son terme, l’usine d’extraction serait fermée, le site serait nettoyé, recouvert de terre, et régénéré de sorte qu’il deviendrait une colline sans résidus toxiques.

Sur le plan financier, les opposants du projet font remarquer que si Amulsar se trouvait dans un autre pays, l’exploitant de la mine aurait reversé 70% de ses revenus à l’Etat alors qu’en Arménie ce pourcentage n’est que de 27%. Rappelons aussi que, les déchets dangereux produits par les installations d’extraction ne sont pas taxés en Arménie. De surcroît, si la compagnie devait verser des dédommagements après la fermeture de la mine pour les dégâts causés à la nature, l’exploitation ne serait pas avantageuse. C’est l’absence de telles obligations en Arménie qui rend rentable l’exploitation de la mine d’Amulsar à faible teneur en or (estimée entre 0.8 et 0.9 gramme par tonne de roche).

Par ailleurs, plusieurs détails troublants viennent soutenir les préoccupations des opposants du projet.

En 2014, le Comité scientifique d’experts sur la préservation du lac Sevan a rendu un préavis positif sur le projet d’Amulsar en refusant toutefois de rendre public son rapport, alors qu’en 2013, ce même comité avait désapprouvé l’exploitation d’Amulsar. Le président de l’époque, feu Vladimir Movsisyan, avait déclaré que si la mine devait être exploitée, les rejets de cyanure se déverseraient dans le réservoir de Kechut à proximité et ces eaux se retrouveraient dans le Sevan via le tunnel Arpa-Sevan. Il convient de noter que Geoteam a annoncé officiellement qu’il utilisera une solution de cyanure, ce qui représente un danger extrêmement important pour la santé et l’environnement.

Le maire de Jermuk, Vardan Hovahannisyan, qui, en 2012, était fortement opposé au projet de la mine a changé d’avis depuis. «J’ai été opposé à l’exploitation de la mine, mais actuellement elle n’est pas un obstacle au développement de notre ville» a t-il déclaré en octobre 2013 et a précisé que si les technologies adéquates sont utilisées, l’exploitation de la mine n’empêchera pas le développement du tourisme. Pourtant une année plus tôt, dans une lettre ouverte adressée à Geoteam, il avait estimé que l’évaluation des risques faite par ce dernier sur l’environnement et notamment par rapport aux effets des explosions sur les sources d’eau minérale à Jermuk était lacunaire.

Il est important de noter également que le projet d’Amulsar bénéficie d’un soutien à haut niveau: Les ambassadeurs des Etats-Unis et de la Grande Bretagne en Arménie de l’époque ont activement et publiquement soutenu le projet durant la période qui a précédé l’octroi de la licence d’exploitation. En juin 2013, ils ont visité ensemble le site d’Amulsar et les villages avoisinants et ont fait des déclarations élogieuses sur les pratiques minières responsables de Lydian/Geoteam. Au cours du même mois, l’ambassadrice de la Grande Bretagne, Catherine Leach, a rencontré le Ministre de la protection de la nature Aram Harutyunyan et lui a demandé d’accorder son soutien aux investisseurs du projet. D’autre part, le Ministre arménien de l’économie Karen Tchshmarityan fait partie des plus fervents partisans du projet. Signalons aussi qu’Armen Sargsyan, ex Premier-ministre et ambassadeur d’Arménie en Grande Bretagne, a siégé au conseil d’administration de Lydian avant de démissionner en septembre 2013 suite à sa renomination en qualité d’ambassadeur d’Arménie en Grande Bretagne.

Maral Simsar

2018-05-24T16:42:58+00:00 15.03.15|ARMÉNIE & ARTSAKH|

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