ELECTIONS ARMÉNIENNES 2017: INTERVIEW AVEC SARKIS SHAHINIAN

(Photo Démir Sönmez)

En tant que directeur exécutif de DEPOP Institute for Governance, vous avez organisé et participé ces six derniers mois à des projets de sensibilisation aux droits et obligations civiques en Arménie. Pourriez-vous nous parler de la création et des objectifs de cette organisation et du rôle qu’elle a joué dans les dernières élections législatives?

DEPOP Institute for Governance a été créé à la suite d’une conférence organisée à Toronto par la section canadienne du mouvement Renaissance Arménienne. A cette occasion, M. Vahan Kololian, entrepreneur et philanthrope arméno-canadien – à l’origine de plusieurs projets de développement social au Canada comme en Arménie (notamment l’école homonyme de Toronto et le Gyumri Hope Project en Arménie) – et M. Robert Aydabirian, inspirateur et vice-président de l’école professionnelle Yeznig Mozian de Chouchi (République d’Artsakh), se sont concertés sur une action visant un changement de cap de la compréhension de la politique en Arménie, permettant à toutes les forces, y compris celles de l’opposition, de se coaliser et de se présenter en tant qu’alternative à un système dirigiste et peu consultatif. Pour ce faire, ils m’ont proposé la direction de ce projet limité à six mois, ce que j’ai accepté. J’ai eu à mes côtés M. Kamo Mailyan, un vice-directeur compétent et avec un fort esprit d’initiative. En très peu de temps nous sommes arrivés à motiver une équipe d’une dizaine de personnes travaillant intensément sur trois axes : l’information, le débat public et la sensibilisation individuelle. Le débat public a été développé à travers deux projets: Status Quo, une émission conçue avec la Radio publique d’Arménie, soutenue par l’Ambassade de Suisse à Erevan et dirigée par le politologue et journaliste Gevorg Melikyan, et Pressing Club, un débat à huis clos dirigé par Satik Seyranyan, la rédactrice en chef du tri-hebdomadaire 168 Heures et soutenu par deux sociétés privées, Azad Pharma (suisse) et Muscari (française), ainsi que par l’Ambassade des Etats-Unis. L’information générale a été diffusée via notre site web par la publication de reportages et d’articles que nous avons choisis chaque semaine parmi une très grande offre journalistique. Quant au travail de sensibilisation individuelle, il a été mené à travers des messages thématisant le comportement politique personnel (responsabilisation du vote propre, rejet de l’achat de vote et des fraudes électorales) par la production et la diffusion de quatre annonces publicitaires d’une minute, conçues avec André Simonian, jeune régisseur, compositeur et chanteur rock bien connu dans les milieux artistiques arméniens. Ces messages ont été véhiculés par un biais culturel, ce dont je suis particulièrement – si puis- je – fier ! Des personnalités connues du monde artistique arménien ont participé à cette production. Par ailleurs, j’ai participé à une série d’interviews et débats pendant lesquels j’ai fait passer ces mêmes messages mais aussi ce que j’entends par culture politique. Ce projet a été soutenu par la Fondation Tufenkian ainsi que par l’Association Suisse-Arménie. Cette dernière a aussi soutenu financièrement l’ensemble des projets de DEPOP.

Je dois dire qu’il reste énormément à faire. Nous avons été confrontés à une façon de débattre plutôt univoque, avec une ouverture d’esprit qui n’était pas toujours celle qu’on pourrait s’imaginer en Suisse. Je tiens à souligner ici la sensibilité et l’intelligence de l’Ambassadeur de la Suisse, M. Lukas Gasser, qui a toujours su garder une saine distance par rapport aux différends politiques internes. J’aurais personnellement préféré que les chaînes publiques de télévision organisent des débats avec les dirigeants des partis qui répondraient directement aux diverses questions posées par trois ou quatre journalistes, en restant toujours attachés aux faits sans jamais s’attaquer à la personne. Je n’ai pas vu de telles initiatives. Les débats étaient toujours organisés individuellement et lorsque le format était élargi, c’était toujours un seul journaliste qui posait les questions. Souvent, les candidats demandaient à être interviewés seuls. Dans un tel cas, nous refusions de les inviter dans le cadre de nos projets. Nous avons fait des exceptions lorsqu’il s’agissait de débattre avec des représentants institutionnels. Fin février, nous avons tenu une conférence de presse pour présenter notre action. Le public et les forces politiques étaient donc bien au courant de notre contribution. Nous avons ciblé un public très vaste, chaque émission ayant le sien propre. Celle de la radio touchait notamment les personnes plus âgées habitant les régions lointaines (la radio étant le seul moyen qui couvre, de loin mieux qu’Internet, les régions les plus éloignées de l’Arménie et de l’Artsakh) ; Pressing Club couvrait un public plus avisé sur des problématiques de fond. Les clips publicitaires visaient, par contre, un public jeune, de 18 à 35 ans, et surtout les nouveaux électeurs. Nous avons constaté que dans la seule ville d’Erevan, une de nos clips a été visionné dans l’espace d’un mois et demi par plus de deux cent mille utilisateurs des réseaux sociaux, ce qui est, pour une nouvelle initiative comme la nôtre, très positif.

Après la publication des résultats des élections législatives du 2 avril dernier, quel bilan tirez-vous du travail accompli par DEPOP Institute for Governance sur le terrain?

Je crois que notre institut a apporté une contribution significative à la culture politique de l’Arménie. Nous avons essayé d’étudier et de présenter au public le profil de chaque candidat en permettant à l’électeur de se faire une idée objective du panorama politique et du nouveau système électoral. Ce but a été atteint. Par contre, je me suis rendu compte le jour des élections que les gens avaient subi des pressions inouïes de la part d’un système pyramidal de prosélytisme de proximité, déterminé notamment par des liens de dépendance institutionnelle ou privée d’une place de travail. Les responsables de ce système avaient souvent utilisé leur position dominante pour contraindre les gens à voter d’une certaine façon. Ceci va à l’encontre de la formation d’une société civile consciente de ses droits et obligations et faisant confiance aux autorités de son pays. En tous les cas, notre but n’était pas de soutenir l’une ou l’autre des formations politiques. Nous constatons toutefois que ces élections n’ont pas abouti à un renouvellement du panorama parlementaire et que certaines personnalités politiques qui délivraient jusqu’à présent des messages importants à toute l’arche constitutionnelle depuis l’indépendance de la République, ont disparu de l’hémicycle. Ceci est une perte certaine pour notre avenir.

Liliane Maury Pasquier, cheffe de la Délégation de l’Assemblée parlementaire au Conseil de l’Europe avec l’Ambassadeur Suisse Lukas Gasser (photo Demir Sönmez)

Comment le travail de DEPOP a été perçu par la population et les autorités arméniennes? Par exemple, avez-vous eu la possibilité de diffuser vos vidéo-clips de sensibilisation via les chaines de télévision officielles, avez-vous été interviewé ou invité à vous exprimer par ces chaines?

Notre travail a été accepté, voire toléré, par les autorités et a été salué par la population. Sur les réseaux sociaux on a eu des commentaires même défaitistes, voire cyniques, mais cela faisait partie du jeu et je dois dire qu’ils étaient les bienvenus. Ils nous ont permis de mesurer la réaction des gens. Bien évidemment nous aurions préféré que les chaînes officielles diffusent nos vidéo-clips, mais il était clair que le sujet traité était hautement sensible. Prochainement, lors de mon dernier séjour en mai, avant et après les élections municipales d’Erevan, je pourrais mesurer une volonté différente de la part des autorités de réaliser des progrès sur le plan social mais je ne me fais pas d’illusions.

Quels sont les projets de DEPOP après les élections?

 Cette première étape pourra continuer dans la même direction, mais avec un travail plus important visant la conscience civique de l’individu, si nous trouvons une bonne succession dans la direction de l’ONG. Un des résultats des élections du 2 avril a été la disparition de la scène politique de plusieurs forces politiques. Ceci pourrait mener à une bipolarisation de la dialectique politique, aussi en dehors du Parlement. Les élections municipales verront, par exemple, la seule participation du Parti Républicain, de l’alliance Yelk (Issu) et de Yerkir Tsirani (Pays de l’abricot, un nouveau parti créé par Zaruhi Posdandjyan après sa démission du Parti Ja-rangutyun), les autres forces politiques n’ayant pas présenté de candidats. Nous voudrions provoquer une réflexion sur ce point : Est-ce qu’un engagement politique commence et se termine par des élections parlementaires? N’existe-t-il aucun autre espace pour exercer de façon différente la responsabilité civique? La gestion de la chose publique se termine-t-elle avec l’obtention d’un siège de plus ou de moins au Parlement?

Pour la première fois des Arméniens de la diaspora ont participé à un processus électoral en Arménie en tant qu’observateurs. Pourquoi cette présence est-elle importante à votre avis indépendamment des résultats du scrutin?

Ce n’était pas la première fois. Une expérience similaire avait été réalisée lors des dernières élections municipales, mais à une échelle nettement inférieure. L’importance de cette présence est dictée par la prise de conscience des Arméniens de la diaspora de ce qu’est en réalité l’Arménie, des problèmes auxquels elle est confrontée, mais en même temps de la sensibilité et de l’intelligence des personnes avec qui nous avons eu à faire, des occasions que nous pouvons saisir pour faire un bon travail et de convaincre les participants locaux que cette participation est un travail utile au sens immédiat, pour ancrer davantage leur propre identification avec ce pays. Un des acquis réel est le fait que cette identification a trouvé sa porte d’entrée auprès de nos compatriotes diasporiques. Maintenant il s’agit de continuer cette expérience non pas seulement à des échéances électorales mais au quotidien. La construction continue de la gouvernance passe par un travail systématique, visant l’amélioration du système juridique et social, ce qui est à la base du développement économique du pays.

2018-12-12T07:55:48+01:00 17.05.17|ARMÉNIE & ARTSAKH, INTERVIEWS|

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