Philippe DERSARKISSIAN
En ce 27 avril 1749, le son des cloches de l’île de San Lazzaro résonne sur la lagune de Venise, comme une lointaine complainte annonciatrice d’une mauvaise nouvelle: Le père Mékhitar est mort.
Ces mêmes cloches rythmaient la vie d’une petite communauté de moines arméniens installés ici depuis plus de trente ans…
J’avais relaté dans le dernier Artzakank la vie de Manouk Petrosian, né en 1676, à Sébaste (la ville de Sivas dans l’actuelle Turquie) qui deviendra prêtre en 1696 et recevra le titre de vardapet, docteur en théologie. Il deviendra le père Mékhitar de Sébaste. Il avait à peine… 20 ans.
En 1700 il sera le fondateur de la Congrégation des Pères Mekhitaristes, un ordre catholique arménien.
Après moultes rebondissements il s’installera dans l’île de San Lazzaro, à Venise.
Une très forte personnalité, au point que malgré son obédience catholique il désirait être géographiquement éloigné de Rome avec laquelle il était en communion de foi et choisit néanmoins de s’installer à Venise car elle était indépendante du pouvoir du pape et donc le père Mékhitar pouvait ici, pleinement vivre son arménité, en conservant sa liturgie orientale, sans contrainte aucune.
Accusé de duperie par les tribunaux romains il déclara ne pouvoir ni sacrifier sa foi à sa nationalité, ni sa nationalité à sa foi.
Tout était dit!
Mais quid de cette petite communauté après la mort de son père fondateur?
Pour les religieux, le père Mékhitar n’était pas juste leur supérieur mais un guide qui voulait rendre à la nation arménienne son patrimoine spirituel et intellectuel après des siècles de guerre, d’invasions, et autres dispersions.
San Lazzaro n’était donc pas qu’un monastère mais un centre culturel, une bibliothèque, une imprimerie et une école.
Les Mékhitaristes n’avaient rien de semblable aux congrégations catholiques de cette époque et s’ils célébraient la liturgie, priaient plusieurs fois par jour et vivaient chichement, leur mission était de devenir des hommes de savoir car pour Mékhitar, servir Dieu signifiait aussi sauver la mémoire d’un peuple.
Ainsi donc nos jeunes religieux avaient un emploi du temps très chargé:
Prière avant l’aube, étude du grec ancien, copie d’un manuscrit arménien, travail à l’imprimerie, cours de théologie, traduction d’un texte latin, les vêpres et enfin lecture silencieuse jusqu’à tard dans la soirée. Bref, de quoi faire un burnout.
Les voyageurs impressionnés découvraient des religieux à la fois prêtres, linguistes, historiens, imprimeurs, bibliothécaires, astronomes ou naturalistes…
Mékhitar n’était qu’un premier maillon d’une longue chaîne, jusqu’à aujourd’hui, juste un passeur et non simplement un leader.
Un passeur car à sa disparition, il n’y eut pas de rivalité et c’est tout naturellement Stephanos Melkonian, l’un des disciples le plus proche de Mékhitar qui fut élu.
Pas un grand réformateur, certes, mais doté de quatre qualités indispensables: Il était prudent, organisé, gestionnaire, patient et évita surtout deux erreurs: Tout conserver d’une manière rigide ou tout réformer.
Alors les moines achetaient des livres, correspondaient avec des marchands arméniens à Constantinople, Smyrne, Alep, Ispahan, en Pologne et encore en Inde.
Ils acquéraient, on leur offrait ou parfois ils réalisaient une copie et progressivement San Lazzaro rassembla des textes que l’on croyait définitivement perdus.
C’était comme un long combat pour sauver l’histoire de notre nation car des guerres avaient dispersé notre culture, notre littérature, notre science et ces moines-soldats se battaient contre un ennemi invisible: L’oubli.
Nos moines insulaires n’étaient pas isolés mais visités par des savants italiens, des orientalistes français, des diplomates, des imprimeurs allemands, des Britanniques… Et Venise voyait cela avec bienveillance car nos Arméniens donnaient du prestige à la Sérénissime.
En 1770 les Mékhitaristes avaient des correspondants sur plusieurs continents, des jeunes arméniens venaient se former sur l’île avant d’enseigner ailleurs.
En 1773, une partie des religieux estimait que San Lazzaro devait rester le cœur unique de la Congrégation mais d’autres pensaient que face à l’ampleur du succès il fallait s’installer ailleurs en Europe, pour mieux servir la communauté et donc les Mékhitaristes se divisèrent en deux Congrégations distinctes et concurrentes.
Et le premier refuge de ces religieux séparatistes fut Trieste, un port important qui développait des relations avec l’Orient. Et… il fallut tout reconstruire: École, imprimerie, bibliothèque… Pour finalement repartir quelques décennies plus tard à Vienne, une des plus grandes métropoles intellectuelles d’Europe avec ses universités, bibliothèques impériales et autres imprimeries qui attiraient les savants du monde entier.
San Lazzaro et Vienne travaillaient en parallèle et aussi se complétaient. Les échanges avec les universités européennes s’intensifièrent et les éditions devinrent de plus en plus soignées.
Nous sommes dans l’Europe des Lumières et la manière de travailler de nos moines leur valut progressivement le respect des orientalistes européens et San Lazzaro n’était plus qu’un monastère, mais, officiellement, un centre de recherches.
1796 un jeune général français, Napoléon Bonaparte, lança sa campagne d’Italie dans le but d’affaiblir les ennemis de la France révolutionnaire et en finançant son armée en volant les richesses des états italiens. De nombreux monastères disparurent, des œuvres d’art saisies, les religieux chassés, leurs monastères transformés en casernes.
Nos Mekhitaristes appréhendaient que le patrimoine arménien patiemment rassemblé depuis plus d’un siècle soit de nouveau dispersé.
Mais Napoléon considéra le monastère comme un établissement utile pour les études orientales. Les autorités françaises estimaient que San Lazzaro remplissait une fonction culturelle et scientifique d’intérêt public et nos moines furent sauvés parce qu’ils étaient aussi des chercheurs.
San Lazzaro avait survécu.
Les canons se turent et notre monastère connut son âge d’or de 1815 à 1900 car les universités se développaient et l’intérêt pour les langues anciennes, l’archéologie et l’histoire était grandissant. San Lazzaro allait devenir le principal centre mondial des études arméniennes car sa bibliothèque était restée intacte alors que tant d’autres institutions religieuses avaient été détruites.
Les Mekhitaristes devinrent des historiens en développant des techniques: Ils ne copiaient plus simplement les textes, mais ils les comparaient, en recherchaient des variantes, examinaient la date des manuscrits, identifiaient les erreurs introduites par les copistes au fil des siècles.
Si tout cela nous parait évident aujourd’hui c’était une démarche assez innovatrice à l’époque.
Au milieu du XIXe siècle les Mekhitaristes fondèrent la revue Pazmaveb.
Cette revue existe toujours et publie des articles scientifiques et littéraires ainsi que des informations sur les diasporas arméniennes du monde entier.
1915: Nos moines comprirent que les manuscrits qu’ils avaient sauvés étaient uniques car les monastères d’Anatolie avaient été dévastés et parfois les copies que nos moines réalisèrent étaient devenues les uniques témoins d’un passé qui auraient pu être oubliés par cette volonté farouche des dirigeants turcs à effacer notre Histoire.
Ainsi San Lazzaro a survécu à la chute de la République de Venise, à deux guerres mondiales, au génocide et aussi à sa séparation en deux Congrégations pour finalement se réunir en une seule en l’an 2000 (227 ans après leur séparation) et si les deux maisons existent, elles sont aujourd’hui réunies en une seule Congrégation.
À la renaissance de l’Arménie, libérée du joug soviétique en 1991, nos Mekhitaristes purent enfin développer des relations avec l’Arménie, devenue un État souverain, et par voie de conséquence beaucoup de chercheurs d’Erevan purent fréquenter San Lazzaro.
À l’ère du numérique que reste-t-il de Mékhitar?
Les presses sont devenues numériques, les chercheurs utilisent des ordinateurs, les manuscrits sont photographiés en haute définition,
Les techniques ont changé mais la philosophie du père Mékhitar est bien ancrée avec quatre piliers fondamentaux:
Prier – Étudier – Préserver – Transmettre.


