«Le cinéma n’est pas seulement un art: il est aussi mémoire, témoignage et responsabilité.

Né à Gyumri et grandi à Stepanakert, Jivan Avetisyan se passionne très tôt pour le cinéma. Au lendemain de la première guerre d’Artsakh, il fréquente l’atelier de théâtre de la Maison de la création pour enfants de Stepanakert, dirigé par Khatchik Haroutiounian, avant de rejoindre le Théâtre dramatique d’État Vahram Papazian. Il poursuit ensuite son parcours à la télévision d’Artsakh, puis étudie le cinéma à l’Institut d’État du Théâtre et du Cinéma d’Erevan. Après quatorze ans à Yerkir Media, dont cinq comme réalisateur en chef, il fonde en 2014, avec Masis Baghdassaryan, Fish Eye Art Cultural Foundation, à l’origine de Tevanik, The Last Inhabitant (Le Dernier Habitant), Gate to Heaven (Les Portes du Paradis) et d’autres films primés dans de nombreux festivals internationaux.

 – Comment est née votre vocation pour le cinéma? À quel moment avez-vous compris qu’il ne s’agissait pas seulement d’un métier, mais d’une véritable mission?

 – Mon parcours s’est construit parallèlement aux années de guerre. Passionné de cinéma depuis l’enfance, j’ai d’abord été formé par le théâtre. J’ai eu la chance de travailler auprès de Benik Ovchyan, Mikayel Haroutyounian, Margo Balassanian et Jora Movsisyan, qui m’ont transmis bien plus qu’un savoir-faire: le sens de l’engagement et de la responsabilité. Plus tard, à la télévision d’Artsakh, Hrayr Avetisyan, Karen Abrahamyan, Leonid Haroutyounian et Alik Stepanyan ont également joué un rôle déterminant dans mon parcours. Leur confiance m’a définitivement conduit vers le cinéma, devenu pour moi bien plus qu’une profession: une mission.

 – Vos films abordent souvent l’Artsakh, la guerre, la mémoire et le destin humain. Pourquoi ces thèmes occupent-ils une place si importante dans votre œuvre?

 – Je raconte les histoires qui m’habitent. Lorsque nous avons fondé notre société de production, nous voulions créer, depuis l’Arménie, un cinéma de portée internationale capable de raconter les grandes histoires du peuple arménien. Pour moi, l’Artsakh n’est pas seulement un territoire: c’est une mémoire, une identité et des destins humains. Tevanik, The Last Inhabitant (Le Dernier Habitant), Gate to Heaven (Les Portes du Paradis) et mes autres films parlent avant tout de l’être humain. Le cinéma est une responsabilité: si nous ne racontons pas nous-mêmes notre histoire, d’autres le feront rarement avec la même vérité. Je viens d’achever Le Ressuscité, qui suit un jeune Français d’origine arménienne partant à la recherche de ses racines en Artsakh avant d’être rattrapé par la guerre de 2020.

– Parmi vos films, lequel a le plus marqué votre parcours de cinéaste? En quoi a-t-il influencé la suite de votre carrière?

 – Il m’est impossible de choisir un seul film, car chacun a compté dans mon parcours. Mais Tevanik a marqué un véritable tournant. En 2013, nous l’avons présenté au Marché du Film de Cannes, où j’ai découvert le monde du cinéma international. Une rencontre décisive m’y a ouvert la voie des coproductions internationales et m’a appris à penser non seulement comme réalisateur, mais aussi comme producteur. Si Tevanik m’a permis de franchir cette première étape, The Last Inhabitant (Le Dernier Habitant) m’a ensuite offert l’opportunité de travailler avec une distribution internationale et de diffuser le film dans plusieurs pays. Avec le recul, je réalise que chaque projet m’a préparé au suivant.

– Vos films ont été présentés à un public international. Comment les histoires arméniennes sont-elles accueillies par des spectateurs qui connaissent peu l’Arménie ou l’Artsakh?

 – Les réactions diffèrent selon les pays, mais une chose demeure universelle: une histoire profondément humaine touche tous les publics. En présentant Tevanik à l’étranger, je me suis souvent retrouvé à expliquer le contexte historique de l’Arménie, de l’Artsakh et de la guerre. J’ai alors compris qu’il fallait d’abord émouvoir le spectateur à travers le destin d’un personnage; c’est seulement ensuite qu’il cherchera à comprendre l’histoire du peuple auquel il appartient. C’est cette conviction qui guide mon cinéma. Mes films ne sont pas des manifestes politiques, mais des récits d’hommes et de femmes confrontés aux choix les plus difficiles de leur vie. Si, à la fin d’une projection, le public souhaite en savoir davantage sur cette histoire, alors le cinéma a rempli sa mission.

– Pouvez-vous nous parler de votre nouveau film? En quoi se distingue-t-il de vos précédentes réalisations?

 – Ce nouveau film s’inspire de témoignages recueillis auprès de participants à la dernière guerre d’Artsakh, de médecins, de secouristes et de bénévoles. Notre objectif n’était pas de documenter les événements, mais de transformer ces destins réels en une œuvre de fiction. Le récit entremêle plusieurs histoires qui finissent par se rejoindre. Il n’y a pas de héros unique: le véritable protagoniste est l’humanité, à travers le courage, le dévouement et la solidarité de celles et ceux qui ont choisi de sauver des vies. Cette idée s’incarne notamment dans le personnage d’un médecin suisse d’origine arménienne qui décide de rejoindre Stepanakert, convaincu qu’il pourra y être plus utile et accomplir pleinement son devoir de médecin autant que d’être humain.

– Quel message souhaitez-vous transmettre au public à travers ce film? Pourquoi cette histoire est-elle importante aussi pour un public non arménien?

 – Ce film s’adresse à tous. Je veux raconter ce que ces femmes et ces hommes ont vécu, sans discours politique ni volonté de désigner des coupables. Ce qui m’importe avant tout, c’est l’humain: ces médecins, bénévoles et secouristes qui ont parfois risqué leur propre vie pour sauver celle des autres. Lorsqu’on parle de l’Artsakh, il faut d’abord parler de ceux qui y ont vécu ces événements, car leurs destins sont universels. Ces histoires méritent d’être transmises pour que les générations futures se souviennent de leur dignité, de leur courage et de leur humanité.

– Où en est aujourd’hui le projet et quels sont les principaux défis à relever?

– Le projet est actuellement en développement et, si tout se déroule comme prévu, le tournage débutera l’été prochain pour une sortie prévue en 2028. Le principal défi reste le financement. Le projet bénéficie déjà du soutien de la Fondation nationale du cinéma d’Arménie, mais une coproduction internationale exige des ressources supplémentaires. Nous travaillons avec des partenaires en France, en Grèce, au Luxembourg, en Allemagne et dans d’autres pays. La productrice française Angélique Schuller coordonne notamment la présentation du projet auprès des fonds cinémato-graphiques français. Les difficultés de financement ne sont pas nouvelles: lors de la production de Tevanik, Masis Baghdassaryan avait sollicité plus d’une cinquantaine d’amis pour réunir les premiers fonds. Cette expérience nous a appris que les grands projets naissent souvent d’un élan collectif. Aujourd’hui encore, nous recherchons des partenaires, des mécènes et des donateurs pour donner vie à ce film.

Merci, Jivan Avetisyan, pour cet entretien. Nous vous souhaitons plein succès dans la réalisation de ce nouveau projet et espérons que ce film permettra à ces histoires profondément humaines de toucher un public toujours plus large.

(Interview réalisée par Ofelia Hovhannisyan)