CENTRE AÉRÉ « AROGHDJ MIJAVAYR » POUR PROMOUVOIR LES VALEURS CITOYENNES

INTERVIEW AVEC OFELIA HOVHANNISYAN

Dans notre édition précédente, nous avions publié un article sur le centre aéré « aroghdj midjavayr » pour des enfants de 7 à 9 ans organisé l’été passé dans le village d’Arevatsag (Lorri)*. Le 10 novembre 2019, son initiatrice Ofelia Hovhannisyan a présenté ce projet inédit devant un public intéressé au Centre arménien de Genève. A cette occasion, nous l’avons interviewée pour les lecteurs et lectrices d’Artzakank.

Titulaire d’un doctorat en philologie de l’Université d’État d’Erevan et d’un master en langue et littérature anglaises de l’Université de Genève, Ofelia Hovhannisyan a travaillé comme professeure d’anglais et responsable méthodologique au Centre de langues créatif et ludique Spell Languages à Genève. Depuis septembre 2019, elle enseigne l’anglais au cycle d’orientation de la Golette à Genève.

Durant ses années académiques, Ofelia s’est toujours intéressée à la pédagogie et aux systèmes scolaires. Le thème de son mémoire de master à l’Université de Genève était l’analyse des programmes scolaires en Arménie après l’effondrement de l’Union Soviétique.

Comment avez-vous eu l’idée d’organiser un centre aéré en Arménie?

Inspirée par la révolution de velours en 2018, j’ai assisté à une rencontre organisée par l’UAS, Artzakank et d’autres organisations pour débattre des moyens de contribuer aux changements en Arménie. Lors d’une deuxième rencontre avec les membres de la communauté désireux de présenter des projets, j’ai parlé de la possibilité d’un camp aéré. L’idée a suscité l’intérêt d’un groupe de personnes qui m’ont soutenue dans les préparatifs du camp.

Pourquoi un centre aéré? Je pense que si l’on veut changer les choses, il faut commencer à travailler avec les enfants parce qu’ils représentent l’avenir. En été il n’y a pratiquement pas d’activités pour les enfants dans les villages, et les centres aérés sont de bons moyens de les occuper et de les initier en même temps aux valeurs citoyennes. En tant que pédagogue née et ayant grandi en Arménie, et vivant à Genève depuis 10 ans, je voyais les différences de mentalités et d’approches dans les écoles et parmi les citoyens de manière générale entre l’Arménie et la Suisse. Je parle tout d’abord du problème de la violence en Arménie dont les graines sont semées à l’école: En cas de conflits avec les camarades, les enfants sont poussés à les résoudre eux-mêmes sans se référer à l’enseignant. Cette attitude suscite un manque de confiance envers l’autorité et donne le premier signal de l’absence d’une institution à laquelle les écoliers ou, plus tard, les citoyens peuvent s’adresser pour régler leurs problèmes. Dès lors, on choisit n’importe quel moyen pour trouver une solution et le recours à la violence devient banal. On commence alors par des bagarres à l’école qui, petit à petit, prennent des proportions plus importantes à l’âge adulte. Un autre problème de l’école postsoviétique est qu’on n’encourage ni l’esprit d’initiative, ni le sens d’analyse parmi les élèves qui doivent apprendre et accepter ce qui leur est enseigné sans se poser de questions ou développer leur propre point de vue. Une autre question très importante est l’égalité des sexes en termes de droits et de chances car les filles et les garçons ne sont pas traités de la même manière dans les écoles.

Quels sont les buts que vous vous êtes fixés?

Notre programme d’éducation civique avait pour but d’initier les enfants aux valeurs d’une citoyenneté responsable. Les idées principales, étalées sur 7 jours, que nous avons essayé de transmettre à travers des jeux, discussions, dessins etc. étaient: la prévention de toute forme de violence et le développement de la culture de dialogue; apprendre à exprimer son opinion librement et à respecter l’opinion des autres; l’égalité des sexes; respecter les personnes différentes; cultiver l’esprit d’initiative, la critique et le travail en équipe; la protection de l’environnement. Pour vous donner un exemple, nous avons planté avec les enfants dans la cour de l’école un arbuste qu’ils doivent arroser régulièrement, le but de l’action étant de les sensibiliser à leur devoir de prendre soin de la nature.

Comment les idées que vous avez essayé de transmettre ont été perçues par les enfants?

Nous avions choisi exprès cette tranche d’âge car c’est pendant cette période de leur vie que les enfants développent leurs capacités intellectuelles et les notions de base relatives à la vie en société. Je dois dire que les enfants d’Arevatsag se sont montrés très ouverts et ont bien compris les sujets que nous avons abordés. Ils ont accepté avec enthousiasme toutes les activités que nous leur avons proposées et nous avons constaté qu’ils avaient commencé à s’approprier certaines idées. Pour vous donner un exemple, ces enfants n’avaient pas l’habitude d’utiliser des mots comme « merci » et « pardon ». Le jour où nous avons fait une excursion à Erevan, certains enfants, qui avaient pris des pommes avec eux pour le trajet ont proposé de les partager avec leurs camarades dans le car. On les entendait dire « merci » à n’en plus finir, accompagné de rires. Mais nous avons vu plus tard, que ces mots de courtoisie qui les faisaient tellement rire étaient entrés dans leur langage quotidien.

Quels sont les défis auxquels vous avez été confrontés sur place?

Certaines attitudes des adultes que nous avons côtoyés pendant notre séjour allaient à l’encontre des idées que nous avons essayé de transmettre aux enfants. Pour vous donner un exemple, nous avons demandé à ce que les enfants nous appellent par nos prénoms sans « enker » (camarade), une habitude qui vient de l’époque soviétique, et cela pour assurer une ambiance décontractée, sans hiérarchie entre nous et les enfants. Nous ne voulions surtout pas être perçues comme des enseignantes. Les enfants ont finalement accepté notre proposition mais c’était hors de question pour la directrice de l’école et les bénévoles du village. Parfois les adultes agissaient inconsciemment de façon incompatible avec les idées que nous essayions de transmettre aux enfants notamment en matière d’égalité des sexes. Ces contradictions nous mettaient mal à l’aise vis-à-vis des enfants.

Pourriez-vous nous parler d’un moment fort qui vous a marqué?

Oui, l’histoire des poubelles dans la cour de l’école …  Nous étions en train de parler de la protection de l’environnement et j’ai dit qu’il ne fallait pas jeter des papiers ou d’autres déchets par terre. Les enfants ont approuvé cette remarque, puis ils ont regardé autour d’eux comme pour demander où ils devaient les jeter. Nous ne savions pas qu’il n’y avait pas de poubelles.

J’ai tout de suite demandé: « Voulez-vous avoir des poubelles ici? » et la réponse fut « Oui« . Je leur ai ensuite demandé de réfléchir à ce qu’ils pouvaient faire en leur expliquant que s’ils voulaient des poubelles il fallait faire quelque chose au lieu de rester les bras croisés. Puis j’ai demandé qui pouvait faire poser des poubelles et la réponse était « La directrice« . J’ai dit: « Alors il faut écrire une lettre à la directrice« . Les enfants étaient confus. Ils m’ont regardée bouche bée. Mais quelques minutes plus tard, ils se sont mis à préparer des lettres décorées avec des dessins assez créatifs. Ces lettres ont été remises à la directrice le dernier jour du centre aéré en présence des parents.

Quel bilan tirez-vous de cette première expérience?

Je dirais que le bilan est très positif et nous sommes prêtes, moi et les bénévoles de Genève, à refaire l’expérience l’été prochain. Le dernier jour nous avons invité les parents et avons laissé les enfants leur expliquer ce qu’ils avaient appris. C’était une sorte de test qui nous a permis de voir le résultat de notre travail. Nous avions préalablement fait voter les enfants à main levée sur une série de jeux auxquels ils souhaitaient jouer avec leurs parents. L’idée était de leur montrer qu’ils étaient capables de prendre des initiatives et de faire des choix. Ils ont bien compris que la décision prise à la majorité des voix représentait la décision du groupe et devait être respectée. Cette belle expérience nous a montré que beaucoup d’efforts seront nécessaires pour ancrer les valeurs citoyennes dans la société arménienne. Si nous décidons de poursuivre ce projet l’été prochain il faudrait trouver un moyen d’y intégrer les enseignant(e)s qui jouent un rôle important dans la vie des enfants. Ils pourront ainsi proposer tout au long de l’année scolaire quelques jeux du centre aéré pendant les heures réservées aux activités libres, qui aideront les enfants à mieux assimiler les valeurs citoyennes. Nous devrons peut-être organiser quelques séances avec les bénévoles du village avant le début du centre aéré dans le but d’accorder nos violons et de prévenir des comportements incompatibles avec les idées que nous voulons transmettre.

(Propos recueillis par Maral Simsar)

Ofelia avec les bénévoles Parik Simsar, Alik Garibian et Tiruhi Galstyan

La joie et l’enthousiasme des enfants d’Arevatsag nous mène à penser que nous avons réussi. L’accueil des enfants chaque matin devant les portes de l’école était impressionnant. Nous pensons que cette semaine était productive et a contribué à développer la pensée civique des enfants à travers des jeux amusants. Ils ont eu l’occasion d’en apprendre plus sur leurs droits et responsabilités dans la société. Les succès que nous avons eus à Arevatsag nous donnent l’énergie de continuer le projet dans le futur.

Tiruhi Galstyan, au nom de l’équipe des bénévoles

(*) UN CENTRE AÉRÉ POUR PROMOUVOIR LES VALEURS CITOYENNES

2019-11-24T15:17:32+01:00 24.11.19|ARMÉNIE & ARTSAKH, GÉNÉRAL, INTERVIEWS, SUISSE-ARMÉNIE|

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