Philippe DERSARKISSIAN
La douce chaleur de Noël m’envahit progressivement dans un univers festif de guirlandes qui clignotent, et aussi de la flamme des bougies, et encore du sapin qui marque sa présence par son volume, ses lumières, ses pendeloques et son parfum, des effluves de pain d’épices, et encore de quelques papillotes qui trainent sur la table basse… il manque aussi à cette ambiance d’un peu de Sinatra qui chanterait Christmas mais, cela peut être vite réglé avec une plateforme musicale en ligne. Il manque surtout d’un peu de neige pour soupoudrer – ô juste un soupçon – la campagne genevoise, mais là, pas de réglages, c’est le dérèglement climatique: On ne peut pas intervenir sur tout.
Cliché que tout cela? Oui, je l’assume!
Sur la table basse il y a aussi ce vieil ouvrage (j’en parlais dans Artzakank mai-juin 2023) que m’avait offert mon grand-oncle en 1973, et que j’avais dû faire restaurer car, il n’y a que le bon vin qui vieilli bien.
«Contes et légendes arméniens».
Réminiscence de mon enfance? nostalgie? je n’en sais rien mais je ressors toujours ce bouquin au moment de Noël et je me replonge dans sa lecture comme si je n’en connaissais pas les histoires – presque – par cœur. Et puis quoi? encore allumer la TV pour tomber sur des téléfilms dont le titre contient forcément le mot «Noël» dans lesquels la pauvreté scénarique est abyssale, oui… L’avocate de New York qui s’en retourne pour Noël dans le village où elle a vécu, enfant, et qui se marie – à la fin – avec le vétérinaire… (il fallait bien que j’en visionne un, c’est pour vous que je fais tout ça!) ou, pire encore, les chaînes d’infos pour lesquelles la mauvaise nouvelle est toujours la bonne, celle qui vous garantit d’un… Audimat.
J’ouvre le livre au hasard des pages et je tombe sur une histoire de Hovhannes Toumanian (1869-1923), dont le titre est: Une goutte de miel
Un tout petit village, un petit commerce d’alimentation, des affaires pas brillantes, un épicier fataliste qui ne se plaint pas. Et puis la porte de la boutique carillonne. Avec son gros chien, un berger entre et, tendant un récipient à l’épicier, lui demande une livre de miel que lui pèse le commerçant. Alors par inattention, l’épicier laissa tomber juste une petite goutte de miel sur le sol.
Une mouche se posa sur la goutte, le chat de l’épicier l’aplatit d’un coup de patte et le chien du berger, qui s’était contenu jusque-là, se rua sur le chat et le tua.
L’épicier effondré, prit tout ce qui lui passa sous la main, et tua le chien qui s’étendit auprès de sa victime, le chat.
Le berger aveuglé par la tristesse et la vengeance tua l’épicier et s’enfuit…C’était sans compter sur les gens du village lesquels dans un élan de solidarité, rattrapèrent le berger, le rouèrent de coups et le berger mourut.
Le village et le royaume dont était originaire le berger était voisin et ami avec le village dont était originaire l’épicier.
L’affaire se rependit comme une trainée de poudre et les deux peuples solidaires et alliés devinrent des ennemis impitoyables et haineux: il y eu la guerre, une de ses guerres fratricides qui mêle le sang du peuple aux champs de blé et les bouleverse en champs de bataille, survint alors la famine, la dévastation.
Et Toumanian ajoute à la fin: Ceux qui s’en échappèrent par miracle, se demandent encore comment et pourquoi tout cela commença…
Je referme le bouquin. Et j’imagine ce que vous pensez: «Toi, qui ne voulais pas regarder les chaines d’infos avec tes souvenirs «de contes pour enfants» …Bravo!».
Et oui, jusqu’à ce point je serais effectivement d’accord avec vous !
Mais pourquoi avons-nous absolument besoin d’un tel ouvrage?
Simplement parce qu’il est un recueil d’enseignements divers et, par les contes sur des gens simples nous comprenons la survie d’un peuple, le courage, la famille, la résilience, la justice, la solidarité.
C’est bien avec de tels relais que nos ancêtres ont trouvé le courage de se battre et nous-même, ici, d’être fiers de ce socle commun, de revendiquer cette identité arménienne profondément ancrée en nous tous.
Les contes renforcent la relation au territoire, les symboles d’identité.
Chez Toumanian «le héros» n’est pas un dieu, c’est juste le peuple, le paysan, les enfants.
Dans cette droite lignée, le porte-parole d’un peuple incarné par son héros mythique comme David de Sassoun, (qui est une épopée arménienne non écrite par Toumanian mais qui est une tradition orale populaire) par exemple, dont l’énorme statue trône juste en face de la gare d’Erevan sculptée par Ervand Kotchar
Cette statue est très particulière et me renvoie à ce que me disait feu mon oncle Robert: «Bon sang, il dégaine son glaive comme si c’était un outil agricole!». Oui, il est l’incarnation de l’énergie d’un peuple, et non d’un dieu, son visage affiche sa détermination sans aucune violence sanguinaire.
Ce recueil de contes et de légendes de Toumanian, de celui que l’on appelle le «poète national de l’Arménie» amalgame dans son œuvre tout ce que sont les fondements de l’Arménie, de la poésie lyrique aux contes populaires en passant par les récits moraux et sociaux.
Hovhannes Toumanian (1869-1923) est l’un des piliers de notre littérature qui nous fait réfléchir au mythe et à l’identité arménienne.
J’ai lu que Toumanian est un questionneur de normes, il s’interroge sur ce qui est considéré comme normal, évident ou sacré.
Il respecte l’héritage, refuse absolument sa sacralisation et remet le peuple, l’humain, au centre.
Donc l’héritage et le message de Toumanian est bien plus que très actuel, encore aujourd’hui.
Il offre à la jeunesse quelque chose de rare comme le patriotisme sans sacrifice aveugle, une identité arménienne sans culpabilité, et encore et surtout, un avenir possible sans renier le passé.
Pour résumer cet auteur en quelques mots, je vais reprendre ceux de Gustave Mahler:
La tradition ce n’est pas le culte des cendres, mais la préservation du feu
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