Philippe DERSARKISSIAN
En 2022 je vous relatais dans ces colonnes, ma visite du site de Geghard qui m’avait particulièrement touché et ému sous différents aspects.
Déjà parce que c’est un monastère en partie bâti mais surtout creusé à même la roche, ensuite à l’intérieur, cette grotte d’Avazan et du puits sacré où les visiteurs se pressent pour boire de son eau naturellement bénite et qui aurait aussi un pouvoir de guérison, et encore parce que je n’avais tout simplement aucune idée de l’architecture très subtile de nos églises car c’était mon premier voyage en Arménie, et enfin que ce monastère du 4ème siècle dont le nom initial était Ayrivank se nommait depuis le 13ème siècle Ghegardavank, le monastère de la Sainte Lance (celle utilisée par un soldat romain pour transpercer le corps du Christ en croix et qui est conservée à Etchmiadzine, aujourd’hui).
L’architecture très subtile écrivais-je plus haut, eh oui! Car plutôt très méditatif, je cheminais en ce lieu sombre et puis subitement: Mon étonnement et presque un recul alors que brusquement, depuis en haut, un rayon de lumière m’atteignit. Non je n’étais pas «éclairé par la grâce» mais par une ouverture subtile de l’architecte qui avait conçu ce puits de lumière zénithale et par cette conception adroite… Elle avait rempli son œuvre car l’espace d’un instant j’avais cru…Mais…non.
J’étais juste un occidental qui avait l’habitude des vitraux latéraux.
Alors y avait-il une conjugaison harmonieuse, une résonance, entre la conception purement architecturale de nos églises et le sacré?
L’exemple d’Etchmiadzine dont le site est traditionnellement associé à la fondation de la première Église chrétienne arménienne illustre donc bien le sujet.
Au début du IVᵉ siècle, le roi Trdat III fut converti au christianisme grâce à l’apôtre arménien Grégoire l’Illuminateur lequel fonda la cathédrale d’Etchmiadzine sur le site d’un ancien temple païen dédié au dieu Mithra. La cathédrale fut construite, selon la légende, après que le Christ lui apparut en songe et descendit du ciel pour frapper le sol et en indiquant l’endroit exact où l’église devait être érigée. Le nom «Etchmiadzine» signifie littéralement «le Fils unique est descendu» en arménien, en référence à cette vision. La construction de la cathédrale d’Etchmiadzine commença donc à l’aube du 4ème siècle. Elle est inscrite aujourd’hui au patrimoine universel de l’UNESCO en 2000 avec l’ensemble de ces monastères et églises.
Imaginez un instant le défi que représente la construction d’un tel édifice, car nous sommes sur une zone sismique active et à haut risque et que notre édifice doit avoir une certaine hauteur. Dès lors les architectes comprirent intuitivement ce que la science moderne a démontré et en l’occurrence que la perception humaine du sacré est influencée par la physique de l’environnement bâti. Lorsque notre perception est orientée vers le sacré, elle renforce notre foi et notre contemplation.
Ainsi la géométrie, la lumière, l’acoustique, la stabilité et la physique des matériaux, qui ne sont guère que des principes physiques, entrent en résonance avec la spiritualité.
Ainsi même après 1’300 ans beaucoup de nos églises en témoignent encore alors qu’elles sont construites dans une zone sismique active.
La Géométrie:
Ainsi, Etchmiadzine comme d’autres églises, incorporent des proportions – proche du nombre d’or – c’est-à-dire que la relation longueur-largeur de l’édifice, le rectangle de base, est légèrement plus long que large avec un rapport proche de 1,6 et cela crée une base stable combinée avec une sensation de proportions harmonieuses et parfaites. Idem pour le rapport entre la largeur du dôme et sa hauteur et toujours cette même proportion de 1,6.
Alors bon … Ce rapport de 1,6, ce «nombre d’or», au début du 4ème siècle aurait pu être appliqué car c’est Euclide, 300 ans avant JC, qui l’avait mis en formule mathématique mais nos architectes, 600 ans après… n’avaient peut-être pas lu Euclide… Alors: l’intuition précède la formule mathématique, et pour qu’une proportion fonctionne pour notre église à bâtir, ils avaient besoin de cette stabilité et de l’harmonie visuelle et nos architectes avaient l’œil, l’intuition, leurs expériences diverses.
Pour résumer, l’expérience ou le savoir empirique, nous parviennent avant la formule mathématique, mais, la formule permet la transmission d’un savoir sans le déformer, elle l’optimise et le généralise, et on peut l’apprendre dans les universités.
Et surtout tout le monde peut l’appliquer de la même manière: La physique rejoint le sacré.
La lumière:
À Etchmiadzine le dôme permet à la lumière de pénétrer très verticalement, ayant le même effet que celui que j’ai vécu à Ghegard et cette impression «de la descente du Divin». Ces rapports harmonieux de la lumière sont un équilibre plaisant et doux qui nous poussent naturellement au recueillement.
Les fenêtres hautes et très étroites sont positionnées afin que certains éléments soient mis en valeur à certains moments de la journée (l’autel par exemple) ou même de l’année liturgique (les solstices). Là encore la physique rejoint le sacré.
L’acoustique:
Les voutes et autres dômes d’Etchmiadzine sont conçus de manière à amplifier mais aussi à harmoniser les sons des chants liturgiques et donc la forme du dôme et des matériaux enveloppent l’espace en créant cette résonance et le chant trouve une dimension transcendante.
Cette vibration est aussi la rencontre entre la physique acoustique et la spiritualité. Là encore la physique rejoint le sacré.
La stabilité et la physique des matériaux:
L’architecture arménienne prouve également une connaissance pratique de la mécanique des matériaux: le choix des pierres, la manière de les agencer, la distribution des charges, les arcs et autres contreforts qui sont autant d’amortisseurs pour résister aux tremblements de terre.
On combine ici, la technique et la spiritualité afin que la structure soit pérenne. Là encore la physique rejoint le sacré.
Donc tout n’est que formule et rationalité absolue dans un univers de symboles divins où la foi s’exprime encore plus fort dans une imbrication étroite avec une logique mathématique.
Ce sont les composantes divine et humaine réunies dans un édifice unique.
Alors l’architecture devient un langage universel et le bâti devient l’instrument du sacré.
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